Entretien avec Geraldine Fasnacht

La femme oiseau réalise le plus vieux et le plus beau rêve de l’homme : voler !
«Ma plus grosse montagne, c'est réussir à éduquer mon fils sur les beautés de la vie»

Une présentation ?
Passionnée de la montagne au sens large, j’aime rider et voler toute l’année. L’hiver je ride les pentes en snowboard. J’en ai fait pendant 8 ans sur le circuit international de freeride avec 11 victoires et j’ai gagné 3 fois l’Extreme de Verbier (le trophée le plus prestigieux en freeride). L’été, je cherchais à m’entrainer à fond pour rester au niveau et continuer à m’entrainer et le meilleur parallèle avec le freeride, pour moi c’était le basejump. Faire des ascensions de magnifiques sommets et prendre autant de plaisir qu’en freeride. Voler, c’est mon rêve de petite fille et c’est aussi le rêve de la plupart des gens. Mon leitmotiv a toujours été de découvrir des nouvelles pentes extraordinaires en snowboard partout dans le monde et là je faisais la même chose mais en wingsuit. J’ai ensuite pu ouvrir des sommets majeurs avec les premiers basejumps en Antarctique et près du Pôle Nord puis en Iran avec le premier vol en wingsuit en tout un tas de vols dans ce style là. En France et en Suisse, j’ai ouvert des sommets majeurs comme le Cervin ou le vol des Drus dans le massif du Mont-Blanc en 2012. Un vol qui a été élément déclencheur en wingsuit parce qu’à cette époque là, il n’y avait pratiquement personne qui faisait des sauts en haute montagne et tout le monde me disait que sauter des Drus était impossible et complètement utopique. Et quand on l’a ouvert avec Julien Meyer, c’est là que tout le monde s’est dit qu’en fait, c’était possible et ensuite toutes les grosses ouvertures de saut ont commencées à arriver.

Quel est est l’exploit dont tu es la plus fière aujourd’hui ?
Le mot « exploit » me fait rire parce que pour moi, ça a toujours été des envies profondes et j’ai jamais vu ça comme un exploit mais c’est vrai que j’ai eu la chance de voir l’Antarctique et c’est quelque chose d’extraordinaire avec le premier vol du sommet de Holtanna sur la calotte glaciaire, c’était vraiment exceptionnel.
Le plus beau jour de ma vie, c’était quand j’avais 21 ans et que j’ai gagné l’Xtrem de Verbier, ce qui était inimaginable pour moi. Rien que rider à côté des meilleurs du monde était complètement fou pour moi, alors gagner, je m’y attendais pas du tout. Grimper des sommets comme le Cervin ou l’Antarctique était quelque chose d’extraordinaire pour moi.

As-tu déjà eu un accident, même léger ?
Oui, je me suis déchiré les ligaments croisés du genou, trois fois. Une fois en ski et deux fois en snowboard.

Je suppose que rien n’est laissé au hasard pour un vol en wingsuit, mais quel est pour toi le point le plus important pendant une préparation ?
Le plus important déjà c’est de sentir que je vais avoir du plaisir et que toutes les conditions soient totalement réunies pour un vol agréable. Si on décide de partir et que les conditions ne sont pas parfaites, on subit son vol et ça je n’en veut pas.

Il y a eu plusieurs accidents mortels ces dernières années. Est-ce que c’est quelque chose qui te fait un peu plus réfléchir depuis que tu es maman ?
Je pratique un sport extrêmement engagé et on n’a pas besoin d’en rajouter pour avoir encore plus peur. On a eu quelques accidents et même avec des très bons et généralement, c’est le facteur humain qui est responsable. L’être humain fait des erreurs et c’est normal même si c’est extrêmement triste. L’évolution du matériel et du sport font qu’aujourd’hui il est plus facile de commencer. Comme pour le ski, il est plus facile d’être un bon skieur de nos jours grâce à l’évolution des nouvelles technologies. Et malheureusement, c’est un peu la même chose en wingsuit donc les basejumpeurs ont vite l’impression d’être des cadors alors qu’ils n’ont que deux étés de pratique et à peine 300 sauts et surtout jamais de sauts à partir d’un avion. Ils se retrouvent très vite sur des sauts un peu techniques car ils ont l’impression d’être bons alors qu’ils n’ont rien à faire là donc ça passe une fois, même dix fois mais parfois ça ne passe pas et c’est l’accident. Il y a beaucoup d’accidents par manque de connaissance et d’expérience. On a eu récemment un accident par manque d’analyse de vol, quelqu’un qui s’est retrouvé trop bas sur un plateau, du coup en sous-vitesse et il a essayé de passer quand même. Vitesse = sécurité, comme dans toutes les activités de vol. Si on n’a pas de vitesse, on se crash et bien en wingsuit, c’est la même chose car on n’a pas de moteur pour remettre les gaz et remonter.
Maintenant que je suis maman, je reçois des messages de personnes qui me disent que je devrais penser à arrêter. Et je leur répond que quand ils ont eu des enfants, ils n’ont pas arrêté de conduire leur voiture et c’est aussi dangereux. Mon frère s’est fait shooter par une voiture à huit ans et j’ai pas arrêté de conduire pour autant. Il y a en a qui arrêtent tout quand ils ont des enfants mais ça fait des gens frustrés et malheureux et ça crée des dépressions. Quand j’étais enceinte, j’ai dis à mes sponsors qu’ils pouvaient continuer ou arrêter avec moi mais que je ne pourrais pas m’engager sur des projets que je ne pourrais pas tenir une fois que j’aurais mon bébé dans les bras. Et au final, aller en montagne, c’est ma raison de vivre et je ne me vois pas redescendre à pied !

Il y a beaucoup de femmes qui font du wingsuit ?
On en voit de plus en plus mais pas en pro. Moi, je suis professionnelle parce que je l’étais en snowboard freeride et au début je me cachais car mes sponsors m’interdisaient de faire du basejump pour éviter que je me blesse lors des compétions de freeride. Puis un jour, un de mes sponsors a sorti une montre altimètre et m’a demandé d’en faire la promotion avec une photo en wingsuit. J’ai rigolé et j’ai demandé si j’avais le droit de faire du basejump et de la wingsuit et on m’a dit oui donc j’ai eu un contrat en tant qu’athlète de basejump et de snowboard et je ainsi suis devenue professionnelle. Il y a très peu de professionnelles en wingsuit car il est difficile de trouver des marques qui veulent s’associer à ce genre de sport. À part Red Bull et encore. Par exemple Red Bull Suisse n’a plus de basejumper car ils ont eu un accident il y a quelques années.

Tu lui diras quoi à ton fils Odin, s’il te dit qu’il veut faire du basejump ?
C’est pas forcément quelque chose que j’espère mais s’il veut commencer, je vais l’encadrer autant que possible avec son père et on lui fera d’abord faire beaucoup de soufflerie et de parachutisme. Et ensuite, quand il aura le niveau, il fera du basejump s’il en a envie.

Te reste t-il d’autres rêves à accomplir ? Y a t-il un sommet ou une montagne que tu rêves de gravir et descendre ?
Pour le moment, ma plus grosse montagne c’est de réussir à éduquer mon fils sur les beautés de la vie et lui donner ces étoiles dans les yeux. Qu’il ait tout le temps envie de découvrir des belles choses et qu’il trouve sa passion. Ça peut être dans la musique, dans l’art ou dans le sport et même si c’est un intellectuel, ce qu’il veut mais j’espère être une assez bonne maman pour l’aider à trouver sa voie.

Comment allez-vous, toi et ton mari depuis que vous avez attrapé le Covid en mai dernier ?
On a mis du temps avant de se remettre complètement car on a fait des rechutes avec des problèmes de respiration. On est allé voir des médecins mais ils ne savaient rien sur cette maladie et pareil pour les tests d’anti-corps, on ne sait toujours pas si on est totalement immunisé ou pas, car personne ne sait rien. Du coup, on est allé faire de la médecine chinoise et ils se sont rendu compte qu’on avait les reins touchés assez fortement. Ils nous ont réactivé les reins et maintenant on est nickels !

Un message ou un conseil pour celles et ceux qui souhaitent se mettre au basejump et wingsuit ?
Faire les choses bien et ne pas faire les choses vite. Toujours avec conscience en se posant la question de savoir pourquoi on le fait. Jusqu’ici, je me suis toujours levé le matin me disant que j’étais trop heureuse de pouvoir voler et jamais en disant que je pourrais avoir peur de mourir. Je me considère comme une artiste qui va chercher à tracer une ligne parfaite en wingsuit ou en snowboard. Ce n’est pas du sport extrême.

Un peu quand même non ?
Oui (rire), c’est vrai. Quand on le pratique pas, on peut avoir cette vision là mais quand tu regardes ce qui se passe dans les grandes villes, les gens n’osent plus prendre le métro, c’est beaucoup plus dangereux. Faire du vélo dans Paris est dangereux mais c’est la seule solution. Tu as peur de te prendre un coup de couteau si tu portes pas ton masque… j’aurais plus peur de vivre à Paris que de faire la moitié de ce que je fais à la montagne. Le fait de vivre dans la montagne et dans la nature toute l’année fait que dès que j’ai trop de monde autour de moi, je ne suis pas bien. J’ai besoin d’espace et de nature autour de moi. Les villes comme Dubaï où tout est faux, même le sable sur lequel tu marches est faux, je ne pourrais pas y vivre.

Des gens à remercier ?
D’abord mes parents pour l’éducation qu’ils m’ont apporté. Avec cette force de caractère et cette volonté d’aller jusqu’au bout, je leur doit ça en plus de leur soutien. Sans ce soutien et celui de mes proches, je n’aurais jamais atteint ce haut niveau. Je remercie aussi mon mari, qui accepte la place que la montagne prend dans ma vie. Et je sais que ce n’est pas facile mais c’est important pour moi, surtout après le décès de mon premier mari Sebastien. Il fallait que je trouve un homme qui accepte cela et aujourd’hui, il est heureux pour moi. J’ai de la chance d’avoir un mari comme lui et des partenaires qui m’ont toujours suivis comme Julbo par exemple. Un petite marque familiale à la base qui a grandi au travers des sports extrêmes et qui n’a pas peur d’en faire la promotion. Verbier aussi, qui a décidé de promouvoir les sports de freeride dès les années 70 dans leur station en soutenant des athlètes. J’ai pu évoluer dans toutes les disciplines grâce à eux donc un grand merci.

Merci à toi.