Interview : l’apnéiste belge Marine Simonis vise la mythique barre des 100 mètres
Au royaume de l’apnée, Marine Simonis joue assurément les beaux rôles.
Originaire de Plombières dans la province de Lièges, la Belge est en pleine bourre depuis quelques années. Vice-championne du monde 2024 en descente à la brasse, Marine Simonis a depuis peu misé sur les palmes. Et avec le même succès, puisque cet été, l’apnéiste a remporté les championnats de France 2026, avec une plongée de 85m en monopalme. Avant de battre le record de Belgique, quelques jours plus tard, toujours en monopalme (94m). La barre mythique des 100m se rapproche…
Ambitieuse, la « fille de l’eau » compte bien vivre le moment présent. Ride or Die vous propose l’interview de Marine Simonis, sacrée championne d’apnée !
-Marine, pouvez-vous vous présenter en quelques phrases à nos lecteurs ?
Je m’appelle Marine Simonis, je suis une apnéiste belge. J’ai été vice-championne du monde en 2024, en descente à la brasse. Cette année, je me suis redirigée vers les disciplines avec palmes, afin d’aller un peu plus en profondeur.
–Vous avez découvert l’apnée lors d’un séjour en Australie. Que s’est-il passé ce jour-là ? Et ce que cela a été une véritable révélation ?
Quand j’avais 17 ans, je suis parti durant un an d’échange en Australie. Je suis rentrée en Belgique, et la seule chose que je voulais c’était repartir là-bas, après mes études. C’est ce que j’ai fait, à 25 ans. J’ai eu la grande chance de travailler sur la Grande barrière de corail, sur un bateau de plongée scuba. Entre les plongées scuba, nous avions le droit d’aller nous promener sur la Grande barrière de corail, en snorkeling.
J’ai fait du snorkeling de plus en plus profondément, mes potes en scuba me voyaient à 10-12 mètres de profondeur, en apnée. Ma première plongée en apnée remonte à 2018. Mes amis m’ont alors encouragée à prendre un cours, pour apprendre les techniques. Et en effet, j’ai suivi leurs conseils (sourire).
-Comment devient-on ensuite apnéiste de haut niveau ? Quelles ont été les différentes étapes pour vous ?
Tout d’abord, ça a été le fait de vouloir commencer par les compétitions. J’ai très vite vu que j’avais des facilités, et mon instructeur m’a dit que le record de Belgique sans palmes (à la brasse) était accessible. Vu que je n’avais jamais eu de record de Belgique en natation, je me suis dit que j’allais tenter ma chance. J’ai participé à ma première compétition, j’ai établi mon premier record. Après ça, j’ai voulu continuer à décrocher les records, à repousser mes limites et à me dépasser.
Au fur et à mesure, chaque compète en appelait une autre. J’ai ainsi entrepris ma première recherche de sponsors, il y a 4-5 ans. C’est comme cela, de fil en aiguille, que les choses ont commencé…
-L’apnée demeure un sport assez méconnu pour le grand public, même si on a en mémoire le film « Le Grand Bleu ». Comment décririez-vous l’apnée à quelqu’un qui ne s’y est jamais essayé ?
C’est le fait d’aller chercher au plus profond de soi, pour descendre sans respirer et découvrir ce qu’il y a autour de soi, mais surtout en soi.

Crédit photo Daan Verhoeven
-Qu’est-ce qui vous procure le plus de joie lors d’une plongée en apnée ?
Les choses vont être vraiment très différentes selon le type de plongée. Si je suis sur une plongée d’entraînement, où je ne vais pas aller chercher « un max », j’adore la recherche de la technicité et la recherche de la vitesse. Par contre, sur « un max », le plus grisant est le dépassement de soi et le fait d’aller chercher le plus loin possible. On découvre alors plein de choses sur sa capacité physique et mentale.
–A contrario, ressentez-vous parfois de la peur avant de plonger en apnée ? Si oui, dans quelles circonstances ?
Oui, bien sûr, tout le temps ! Quand j’entends la ligne qui est placée à 94m, il y a de la peur, c’est certain. Maintenant, on apprend à l’apprivoiser, à lâcher prise et à se faire confiance. J’ai énormément d’entraînements qui mènent à ça, cela ne sort pas de nulle part.
-En quoi consistent votre préparation physique et votre préparation mentale, vos entraînements, au cours de l’année ?
C’est très différent selon la période. Je ne suis pas sportive professionnelle à temps plein. En hiver, je travaille toujours en tant que kiné du sport. J’exerce mon métier la journée, et je vais m’entraîner le soir. Je m’entraîne en piscine, je fais du renforcement musculaire, des assouplissements, je travaille en apnée sur vélo… C’est vraiment très complet. Une fois que l’été arrive, je diminue fortement tout ça, pour passer du temps en mer.
Concernant l’aspect mental, avant je ne faisais pas du tout de coaching mental et je me rendais bien compte que cela posait problème, dans ma vie d’apnéiste. J’ai donc décidé de passer la porte. Cela a complètement changé mon approche de la performance, de l’échec également. Quand on commence une course aux records nationaux, et que l’on ne décroche pas un record lors d’une compétition, on a l’impression d’avoir raté sa compète. Ce suivi m’a permis de réapprendre le pourquoi du comment j’ai débuté l’apnée, et ce que ça me procure, plutôt que d’être dans la course aux résultats.
-Vous l’avez dit vous êtes kiné du sport en parallèle. Comment conjuguez-vous l’apnée, les entraînements, les compétitions et votre activité professionnelle ?
Difficilement ! Je dois partir plusieurs mois dans l’année pour participer aux compétitions, et nous n’avons pas de profondeurs en Belgique me permettant de m’entraîner. J’ai essayé d’avoir mon propre cabinet mais il faut recommencer sa patientèle à zéro, et l’abandonner pendant plusieurs mois. Je fonctionne donc actuellement à l’hôpital, sur des remplacements. Ma base d’entraînement est à Nice, j’y retourne donc plusieurs mois par an. J’ai le meilleur des deux mondes, on va dire !
-Quelle place occupe l’apnée dans votre vie aujourd’hui ?
C’est la place tout au-dessus, l’apnée m’a fait prendre mille tournants dans ma vie. J’ai vécu aux Philippines pour l’apnée, en France pendant trois ans… Tout mon quotidien est rythmé par ça. C’est une passion, et les efforts sont donc beaucoup moins difficiles à mettre en place. Le temps que je dédie à l’apnée est cependant énorme.
-Plongeons un peu dans les profondeurs. Que se passe-t-il dans votre corps et dans votre esprit lorsque vous franchissez les 50 mètres, puis les 70 ou 80 mètres ?
Les trente premiers mètres sont le moment le plus difficile lors de la descente. Je dois combattre la flottabilité, qui m’attire vers la surface. Une fois que ces trente mètres sont passés, mon corps est tellement dense (à cause de la pression) que je peux commencer à le laisser couler, sans bouger. Je garde ainsi toute molécule d’oxygène possible, pour être en mode économie. Je vais continuer cette « free fall », cette chute libre, jusqu’à la fin de ma plongée. Je sens mes poumons qui sont vraiment écrasés par la pression, je vois la lumière qui disparaît de plus en plus et je ressens la vitesse qui commence à s’accentuer. Il y a aussi l’ivresse des profondeurs, la narcose qui commence à se mettre en place aussi. Chacun a des sensations différentes sur cette narcose, certains ont des hallucinations. La première fois que je l’ai ressentie, j’ai eu la sensation que je mourais. Ce n’était cependant pas un sentiment négatif, c’était juste une constatation. En apnée, le cœur ralentit énormément à cause du réflexe d’immersion. Je pense que ma tête a associé cette diminution du rythme cardiaque à un épisode de mort. Depuis, je ne ressens plus du tout ça. J’ai juste la sensation que mon corps est en train de trembler, tellement il va vite.
Une fois que j’arrive au bout de la plongée, c’est parti pour la remontée.
A ce moment-là, le travail physique commence et il faut vraiment s’extirper des profondeurs.

-Vous êtes devenue vice-championne du monde en 2024, une première pour la Belgique. Quel souvenir gardez-vous de cette performance et quel a été le moment le plus challengeant ?
Cela a été un moment très émouvant pour moi. Je sortais d’une période assez compliquée mentalement, car j’enchaînais les échecs. Je n’allais pas jusqu’au bout de mes plongées, et je n’étais plus allée profond depuis un mois et demi, avant cette plongée de 2024. Quand j’ai annoncé cette profondeur, cela a été un coup de poker. On m’avait d’ailleurs conseillé de ne pas annoncer ça. Me connaissant bien moi-même, je savais que j’avais besoin du challenge pour me sentir à 100% présente. J’ai donc annoncé 64m, un « max » à l’époque. Quand je suis remontée, après cette plongée réussie, cela a vraiment été une avalanche d’émotions qui s’est abattue sur moi. Avec ce titre de vice-championne du monde en prime !
-Y a-t-il eu un moment clé lors de cette plongée en apnée ?
Je sais que si je descends sous les 30-40m, il n’y aura pas de souci, j’irai au fond.
A mes yeux, ces 30-40 premiers mètres vont vraiment déterminer la performance.
Ce jour-là, je n’étais pas à l’aise du tout pendant cette phase. J’avais la tête qui partait dans tous les sens, mon poids de cou était mal positionné…
J’ai failli tourner à 30m, mais je me suis dit : « vas-y Marine, on repart en étant concentrée sur le moment présent, seconde après seconde, étape par étape ».
Grâce à cet état d’esprit, les choses se sont ensuite bien déroulées.
-Vous avez également terminé à la première place des Championnats de France 2026, fin juin à Villefranche-sur-Mer. Qu’avez-vous ressenti lors de cette victoire dans les Alpes-Maritimes ?
J’étais super heureuse, je venais d’arriver à Nice un mois auparavant et je ne pensais pas redescendre à 85m. C’est de bon augure pour mon plan, qui est de descendre un jour à 100m. Cette victoire était vraiment la consécration d’un mois d’entraînement, et de toute une année d’entraînement au final. Je suis ravie que cela se soit passé à la maison !
Vidéo : Marine Simonis en plongée en apnée à 94m
-Les 100 mètres représentent un cap mythique en apnée. Est-ce un objectif qui vous fait rêver, vous qui avez établi un nouveau record de Belgique début juillet avec 94m ?
Lors du record à 94m, je me suis sentie super bien. Il y a une grande différence entre la plongée avec palmes et en brasse. La vitesse est une sensation enivrante. Atteindre les 94m une semaine après les 85m m’a rendue vraiment contente. L’objectif des 100m est clairement là, mais j’essaie de ne pas trop y penser. Quand on se fixe un objectif et que tout évolue par rapport à lui, on a tendance à oublier pourquoi on plonge et la notion de plaisir, déterminante. C’est dans ma tête, j’espère y arriver cette année. Maintenant, il ne faut pas que je laisse cet objectif-là déterminer le reste de ma saison.
-Vous êtes-vous fixée des objectifs intermédiaires dans la quête des 100m ?
Je préfère ne pas me mettre de pression et simplement avoir de bonnes surprises.
Si on se met trop d’objectifs chiffrés, on n’arrive jamais à les suivre. L’apnée est un sport mental. Personnellement, je préfère ne pas me mettre d’objectifs intermédiaires et laisser les choses venir. C’est comme cela que j’ai fonctionné jusqu’à présent, et cela marche plutôt bien !
-Qu’avez-vous appris sur vous-même en pratiquant l’apnée ?
J’ai appris que je ne vivais plus dans le moment présent, l’apnée m’a obligée à y revenir. Dans ma vie de tous les jours, avec tout ce qu’il se passe dans le monde, c’est cependant assez facile d’être en stress et de s’imaginer mille scénarios possibles.
J’essaie donc de rester sur cet enseignement de vivre dans le moment présent.

-Vous avez d’ailleurs donné plusieurs conférences TEDx, notamment une intitulée « plonger dans le moment présent ». Quels messages cherchez-vous aujourd’hui à transmettre ?
Je cherche vraiment à transmettre ce message lié au moment présent.
On a tous tendance à laisser la tête partir dans tous les sens, et j’aime en effet communiquer autour de cette thématique.
-De quoi êtes-vous la plus fière, avec le recul ?
Je dirais de m’être lancée dans ma passion. Je viens d’un environnement et d’une famille où le « trajet » est censé être classique, avec un emploi correspondant à nos études. Arriver à sortir des sentiers battus est quelque chose dont je suis fière.
–Quelque chose à ajouter ?
J’encourage à respecter la règle numéro un en apnée, qui est de ne jamais en faire seul.
Poussez les portes d’un centre d’apnée, vous découvrirez plein de choses autour de vous et en vous !
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