Jade Agboton : « La plongée en apnée est la manière la plus pure de découvrir les océans » (Interview)
À 29 ans, Jade Agboton s’est fait une place parmi l’élite mondiale de l’apnée en un temps record. Née à Toulouse, l’apnéiste professionnelle a découvert la discipline en août 2023 et s’est lancée en compétition moins de deux ans plus tard, en juin 2025. En 2026, elle a déjà signé cinq records de France et décroché les titres de championne du monde (bipalmes) et de vice-championne du monde (monopalme) aux derniers championnats AIDA. Installée en Dominique depuis deux ans, elle nous raconte son ascension fulgurante, sa relation à l’océan et les leçons que l’apnée lui a apprises, sous l’eau comme à terre.
— Tu as d’abord commencé par la plongée en bouteille, qu’est-ce qui t’a donné envie de passer à la descente en apnée ?
J’ai commencé la plongée en bouteille à San-Andrés (Colombie). C’est là-bas que j’ai rencontré les premiers apnéistes qui descendaient à 30 mètres, comme moi, mais sans respirer. C’était très inspirant. Je suis ensuite partie aux Philippines, où j’ai commencé l’apnée et pris mon premier cours. Avant ça, j’essayais de descendre toute seule mais je n’allais pas très loin car je n’arrivais pas à égaliser mes oreilles. Lorsqu’on descend, la pression augmente et l’air présent dans notre oreille moyenne, qui est une cavité fermée, se comprime et exerce une pression sur nos tympans. Si on ne rajoute pas d’air dans cette oreille moyenne, au bout d’un moment, le tympan peut se rompre. Si vous bouchez votre nez et que vous soufflez, vous allez entendre un « pop » dans vos oreilles. C’est ça, égaliser ses oreilles.
« Les 100 mètres, c’est un nombre tellement significatif en apnée ! » — Jade Agboton
— Quelques jours après avoir battu le record de France à 98 mètres, tu passes une barre symbolique en atteignant les 101 mètres. Qu’est-ce que tu ressens aujourd’hui ?
C’est fou ! Je ne réalise pas du tout ! J’ai reçu des messages de grosses pointures de l’apnée qui me disaient : « Wow, c’est impressionnant ! » C’est vrai que je ne m’en rends pas du tout compte, parce que je suis mon propre chef. Aujourd’hui, je n’ai toujours pas de coach. Ces titres-là, ce n’est pas du tout quelque chose que j’avais prévu. J’espérais un top 5, forcément, parce que je pensais que c’était ce que je valais sur ces championnats. Et là, je suis en train de découvrir un tout autre aspect de l’apnée et de me rendre compte que j’appartiens à l’élite de cette discipline. J’avoue que, pour l’instant, mon cerveau ne s’est pas encore bien calibré sur cette information. Les 100 mètres, c’est un nombre tellement significatif en apnée ! C’est un petit club fermé qu’on les appelle les « deep divers ». C’est une sensation incroyable !

— Qu’est-ce qui se passe dans ta tête pendant la remontée, lorsque tu te rends compte que tu es sur le point de battre un record de France ?
Sur la plongée où je suis devenue championne du monde, je ne savais pas que j’étais championne du monde. C’était une journée affreusement longue. Mais au moment où je remonte, je suis déjà très heureuse d’avoir un record et même de m’être prouvé à moi-même que je pouvais atteindre 98 mètres proprement. À ce moment-là, dans ma tête, je me dis : « OK, les 100 mètres sont là. Je peux le faire. » Dès qu’on écarte l’idée que je pourrais faire un black-out sur cette plongée-là, ça donne quand même un petit boost de confiance en soi. On se dit que si on arrive à égaliser ses oreilles jusqu’à 100 mètres, on sait qu’on peut remonter et que ça va bien se passer.

— Comment tu te prépares pour descendre aussi profondément ? Quels sont tes entraînements ?
Les entraînements changent en fonction des saisons. En hiver, on s’arrête presque tous de plonger. On passe alors à ce qu’on appelle le « base training ». Ça consiste à faire beaucoup de piscine, beaucoup de salle et beaucoup d’entraînements hypercapniques. L’objectif, c’est d’adapter notre corps au CO₂ qui s’accumule parce qu’on ne respire pas sous l’eau. Il faut absolument avoir une très bonne tolérance au CO₂ pour pouvoir aller profond. Il y a aussi les entraînements hypoxiques, pour s’adapter au manque d’oxygène. Sur ma dernière plongée, j’ai fait ce qu’on appelle une « samba », une perte de contrôle moteur. Ce sont les premiers symptômes avancés de l’hypoxie. Après ça, c’est le black-out. En hiver, on s’entraîne dur, pour développer le plus de tolérance possible. Le fait de développer ses muscles et de faire ces entraînements permet aussi d’avoir une musculature adaptée. Les bodybuilders ont de l’oxygène à volonté et vont développer des muscles qui consomment énormément. Nous, les apnéistes, on cherche plutôt à développer des muscles qui consomment peu d’oxygène.
« Je préfère me concentrer sur une discipline à la fois. » — Jade Agboton
Ma stratégie, cette année, a été de ne pas essayer de faire les quatre disciplines en même temps et d’être forte dans les quatre. Je préfère me concentrer sur une discipline à la fois. J’ai commencé l’année par une compétition en immersion libre, puis j’ai fait de la brasse lors de la deuxième compétition. Au championnat du monde à Roatán (Honduras) j’ai décroché ma première médaille de bronze en brasse, avec une plongée à 64 mètres. Ensuite, lors des championnats du monde AIDA, je me suis concentrée sur le bipalme. J’ai fait deux plongées dans cette discipline : une médaille d’or avec 98 mètres et une médaille d’argent avec 101 mètres en poids constant. Je suis super contente ! Lors de la dernière compétition, je me suis concentrée sur le poids constant en monopalme. On a le choix de descendre en monopalme ou en bipalmes. Mais comme je n’étais pas entraînée en mono, j’y suis retournée avec mes bipalmes. Pour la prochaine, j’aimerais pouvoir me concentrer uniquement sur la monopalme. J’ai donc découpé ma saison comme ça, avec une discipline et un bloc d’entraînement spécifique par compétition. Et ça marche bien !

— Tu as commencé l’apnée il y a seulement trois ans, comment expliques-tu une progression aussi rapide ?
Peu de personnes sont montées aussi vite. Devenir championne du monde, c’est la plus grosse distinction qu’on puisse avoir en un an, puisque l’apnée n’est pas un sport olympique. Je pense que cette progression est en partie due à la Dominique. Là-bas, j’ai une plateforme posée dans une baie en eaux calmes, sans courant ni vagues. Le fait d’avoir accès à des conditions aussi parfaites dans un environnement idéal pour pratiquer l’apnée, avec la nature, les sources chaudes et la sérénité, a clairement joué un rôle. Les deux années que j’ai passées en Dominique m’ont permis de m’entraîner et de bien m’entourer. Forcément, les conditions sont tellement bonnes que beaucoup de champions viennent s’entraîner là-bas. Je n’ai jamais eu de coach, mais les conseils des « deep divers » que j’ai rencontrés et avec qui je discutais ont suffi pour m’amener là où j’en suis aujourd’hui. Pour moi, c’est vraiment grâce à la Dominique.
« Je n’avais pas l’impression de faire quelque chose d’incroyable. C’était juste normal, je faisais pareil que les autres filles. » — Jade Agboton
Il y a aussi le centre Deep Dominica, où la plupart des instructeurs sont des femmes. C’était hyper inspirant pour moi de m’entourer d’elles et de comprendre qu’il est possible d’atteindre le haut niveau en étant une femme, tout en étant businesswoman en même temps. Sofía Gómez, qui tient le centre, est une figure publique en Colombie. Elle a plusieurs casquettes : elle fait du mannequinat, du cinéma… Moi, j’ai envie d’être comme Sofía ! Avoir ces figures inspirantes près de moi, dans mon quotidien, m’a énormément aidée à progresser et à continuer d’aller de l’avant. Ça a aussi rendu ces performances plus normales à mes yeux. Là-bas, je suis encore un bébé ! Je n’avais pas l’impression de faire quelque chose d’incroyable. C’était juste normal, je faisais pareil que les autres filles.
« Ce n’était plus le nombre de mètres que j’atteignais qui comptait, mais les sensations que je pouvais ressentir. » — Jade Agboton
— Tu disais avoir été frustrée par tes résultats lors des championnats du monde 2025. Comment cette déception personnelle a-t-elle joué sur tes titres récents ?
Je suis d’avis qu’on n’apprend pas sans faire d’erreurs. Les erreurs que j’ai faites aux championnats du monde en 2025, c’est aussi ce qui m’a permis d’aller chercher un record de France par la suite. J’étais très contente de mes résultats au championnat de France. J’avais une médaille d’argent et une médaille de bronze. C’était la première compétition de ma vie donc j’étais euphorique. Puis on s’est dit : « Allez, on va au championnat du monde ! » Et là, j’étais remplie de stress. Je faisais n’importe quoi et je n’arrivais pas à me concentrer. À la sortie de ces championnats, j’ai eu une grosse période de remise en question quand je suis rentrée en Dominique. En plus, j’étais seule. Tout le monde était encore aux championnats du monde et j’étais la seule à tenir la baraque en Dominique. Ça m’a laissé beaucoup de temps pour réfléchir. J’ai beaucoup écrit et beaucoup réfléchi à ces championnats. L’idée n’était pas de rester sur un échec, mais de comprendre pourquoi les choses s’étaient passées ainsi et ce que je pouvais faire pour que ça ne se reproduise pas à l’avenir. Il fallait faire de cet échec au moins une leçon et, au mieux, une victoire. C’est ce qui s’est passé ensuite. Je me suis remise à l’eau avec un état d’esprit complètement différent. J’ai arrêté de courir après un chiffre en particulier. Ma nouvelle façon de mesurer la qualité de mes plongées, c’était vraiment de réussir une belle plongée. Ce n’était plus le nombre de mètres que j’atteignais qui comptait, mais les sensations que je pouvais ressentir.
« L’apnée m’a énormément fait gagner en maturité. » — Jade Agboton
— Aujourd’hui, que représente l’apnée dans ta vie ?
Elle représente à peu près tout. Ça rythme ma vie, ça définit où j’habite, comment je mange, comment je respire et comment j’interagis avec les autres. Par exemple, pendant ce championnat, il y avait des moments où je n’avais pas de vie sociale parce que l’apnée passe avant tout. Au-delà de ça, elle m’a changée en tant que personne. Aujourd’hui, je trouve que je gère mieux mes émotions. Mes réactions face à une situation difficile sont très différentes de celles que j’avais avant. J’étais quelqu’un de très sanguin, qui pouvait réagir au quart de tour. Même dans la vie quotidienne, je prends moins de décisions précipitées. Je suis plus posée. L’apnée m’a énormément fait gagner en maturité et, pour ça, je dis merci à l’apnée !
« Dans les eaux chaudes, on voit les conséquences du blanchiment des coraux et la propagation des maladies. » — Jade Agboton
— Ton rapport à l’océan va plus loin que la plongée ou l’apnée. Tu es engagée pour la préservation des coraux et des cachalots. Comment est né cet engagement ?
En fait, c’était logique. Il n’y a pas eu un moment précis dans ma vie où je me suis dit qu’il fallait que je m’engage. C’était naturel, parce qu’il y a un point commun à tous les endroits que j’ai visités. Dans les eaux chaudes, on voit les conséquences du blanchiment des coraux et de la propagation des maladies. C’est quelque chose que j’observe partout. Aux Philippines, j’ai pu voir des récifs coralliens complètement sans vie. Ce sont pourtant les mêmes récifs qu’on pourrait trouver en Polynésie. Normalement, c’est censé être rempli de requins, de raies et de baleines. Mais elles sont où ? Les Philippines ont été l’un des premiers pays à pratiquer la surpêche. Aujourd’hui, il n’y a presque plus rien, et ça, ça m’attriste.

À Soufrière (Dominique), il y a un centre qui s’appelle le Coral Center. Il est tenu par Simon Wef, qui tient également le centre de plongée. Il a des coraux qui n’existent même plus dans le reste des Caraïbes. Il essaie de les sauver, les aider à se démultiplier Il y a même des scientifiques qui sont venus voir les techniques qu’il utilisait pour l’aider et ensuite les réintroduire dans la nature. Je trouve ça super ! En Dominique, il y a quelques points de conservation comme ça. Il y a le Coral Center, mais aussi les programmes de protection des cachalots. C’est très cher de plonger avec un cachalot en Dominique. Si les tarifs sont aussi élevés, c’est parce que la zone est un sanctuaire et que l’argent est réinvesti pour limiter le nombre de bateaux sur l’eau et protéger ces animaux absolument majestueux et magnifiques, qui me manquent affreusement.
« C’était magnifique de voir ces animaux majestueux dans leur habitat naturel. » — Jade Agboton
— Tu as dit cette phrase très forte : « En plongeant, on ne voit que du bleu, mais l’océan est rempli de vie. » Toi, qu’est-ce que t’as vu sous l’eau qui t’a particulièrement marquée ?
Les cachalots, sans hésitation ! Le cachalot est présenté comme le plus gros prédateur du monde, mais, en réalité, ce sont de gros nounours. Ils sont vraiment trop mignons. Dernièrement, à Roatán, j’ai aussi plongé avec des requins de récif assez gros. C’est hyper impressionnant ! Un requin te donne une tout autre impression. Déjà, c’est un poisson, pas un mammifère, donc on s’y identifie beaucoup moins. Il a de grosses dents acérées et des mouvements très brusques, très rapides. En plus, à Roatán, le récif est vraiment bien conservé. C’était magnifique de voir ces animaux majestueux dans leur habitat naturel. De manière générale, j’aimerais voir davantage d’animaux sous-marins. J’adorerais plonger avec les orques en Norvège. Je suis prête à affronter la neige et le froid !

J’aimerais beaucoup aller en Polynésie aussi. Au-delà de la beauté de leurs récifs, je pense que leur modèle de conservation pourrait être très inspirant. Ils ont des zones protégées immenses. Et puis, il y a leur culture et leur rapport à la mer qui manquent énormément dans les régions où les gens ne mettent pas la tête sous l’eau. On ne va pas se mentir, ils n’ont pas toujours beaucoup de respect pour les récifs. À l’inverse, j’ai discuté avec quelques Polynésiens et entendu des histoires qui montrent à quel point ils entretiennent un rapport respectueux avec la mer. Là-bas, les requins sont considérés comme des dieux. Je trouverais vraiment intéressant d’aller discuter avec eux.
— Est-ce que tu aurais un dernier message pour nos lecteurs ?
Mettez la tête sous l’eau ! Vous allez voir, le monde sous-marin est incroyable. Je pense que la plongée en apnée est la manière la plus pure de découvrir les océans, toute la vie qu’ils abritent et les mystères qu’ils renferment. Même si ça peut paraître impressionnant au premier abord, il suffit de prendre un petit cours d’apnée. Ça ne prend qu’une demi-journée dans une vie, et qui sait ? Ça pourrait changer votre vie !
À lire aussi : Les riders et leurs peurs, Partie 2 : Témoignage de Cindy Laplace, préparateur mental
À lire aussi : Grand Prix de l’Almanarre : J-10 avant le début de l’édition 2026
Crédit photo une : Daan Verhoeven

