Interview cash avec le surfeur français Renan Grainville
Surfeur français présent sur la scène européenne, Renan Grainville vit actuellement une belle ascension. Classé dans le Top 10 QS Europe ces deux dernières saisons, le surfeur pro a de solides ambitions sportives. A savoir, intégrer d’ici quelques années le mythique circuit CT, l’élite mondiale du surf.
Renan Grainville a récemment perdu un sponsor d’envergure.
Une situation forcément inconfortable, mais le rider tricolore entend bien rebondir.
Le surfeur français nous a livré ses vérités en interview, pour Ride or Die !
– Renan, peux-tu te présenter en quelques phrases à nos lecteurs ?
Je m’appelle Renan Grainville, j’ai 26 ans. Je suis né et j’ai grandi sur l’île de Saint-Martin, au nord des Caraïbes. J’ai appris le surf aux alentours de 10-11 ans, via le SXM Surf Club et Jean-Seb Lavocat. J’ai commencé rapidement à faire des compétitions, à l’âge de 12 ans. Il s’agissait tout d’abord de compétitions régionales, en Guadeloupe, Martinique et Saint-Martin. Puis j’ai participé à des épreuves nationales, en France.
J’ai ensuite intégré le circuit pro junior WSL en Europe.
Je suis resté jusqu’en 2017 dans les Antilles, habitant notamment en Guadeloupe.
J’ai débuté une licence de physique-chimie en 2020, au moment du Covid. Je l’ai au final vraiment entamée en 2021. J’ai mis entre parenthèses ma carrière à ce moment-là, et j’ai réussi à valider ma licence. C’était une excellente chose de faite !
J’ai réalisé mon stage de fin d’études à l’ISABTP. Je devrais d’ailleurs pouvoir y retourner à l’issue de ma carrière de surfeur, dans 5 ou 6 ans. Cela fait partie de mes objectifs, afin de pouvoir reprendre mon cursus de formation et devenir ingénieur.
Pour le moment, je suis jeune et je vis mon âge d’or en tant que surfeur, je donne donc priorité à ma carrière.

-Quelles sont tes ambitions sportives ?
A long terme, d’être champion du monde sur le CT, l’élite mondiale du surf. Je veux représenter aussi la France et Saint-Martin aux Jeux Olympiques, en 2028 ou 2032.
2028 serait idéal, mais il y a une grosse concurrence en France avec Marco (Mignot, ndlr), Kauli (Vaast), Jorgann (Couzinet) qui a fait une énorme saison en CS…
Il y a aussi beaucoup d’autres excellents talents, comme Justin Becret, Sam Piter, ou encore Tiago Carrique.
A court terme, j’aimerais enfin me qualifier officiellement, cette année, sur le WCS, tout en ayant cette saison quelques wild-cards pour certains évènements du CS.
D’ici deux à trois ans, j’espère me qualifier sur le CT.
Cela reste de l’hypothétique, on ne sait jamais ce qu’il peut se passer, et encore moins avec ce sport. En l’espace de 2 ans, je suis passé de Top 200 Europe à Top 5.
J’espère donc, dans 2 ou 3 ans, participer aux phases qualificatives d’accession au CT.
Sinon, je reverrai mon projet sportif à la baisse. Je souhaite toutefois me donner les moyens de mes ambitions.
–Tu as récemment appris la fin de ta collaboration avec ton sponsor Hopupu
Quand et comment te l’a-t-on annoncé ?
Cela a été assez simple, j’ai reçu un jour un message Whatsapp du boss de Hopupu, Matthias. En soi, il s’y est pris de la meilleure des manières. Cela reste néanmoins toujours une mauvaise nouvelle à annoncer. C’est toujours compliqué…
Je me doutais que cela n’allait pas fort pour lui, et que son projet n’était pas viable.
Je savais qu’il ne générait pas d’argent grâce à ses prévisions surf.
Hopupu a aujourd’hui fermé, ils font les démarches pour retirer le site web.
Je tiens à dire que Matthias a fait beaucoup de choses pour moi, nous avions de très bonnes relations. Il a respecté son mois de préavis, j’ai été payé sans souci, dans les délais. La rupture s’est très bien passée en soi, mais c’est difficile d’être lâché dans la nature du jour au lendemain, alors que ma saison débute dans un mois…

–Qu’as-tu ressenti quand tu as appris la nouvelle ?
De la compréhension, j’ai apprécié l’honnêteté. Je me suis dit qu’ils avaient arrêté de « tirer le jus ». Nous étions nombreux à être payés par Hopupu, nous devions être six ou sept à toucher un salaire. Cela variait de 100-150 € à 400 € mensuels (mon salaire). Ces 400€ mensuels représentaient 4800€ par an, ce n’était pas négligeable dans mon budget.
Le projet d’Hopupu n’était cependant pas viable et j’en avais déjà fait part à Matthias. Je pense qu’il s’est fait son kiff. Il est vraiment néophyte du surf, il a été initié à ce sport par le team manager de Hopupu, Tanguy. On s’était rencontrés aux championnats de France universitaires, en 2021 ou 2022. Le contact était bien passé et nous avons débuté ensuite notre collaboration. Il s’est avéré qu’Hopupu est devenu quasiment l’un de mes meilleurs sponsors. Ion, qui figure au bout de ma planche, ne me soutient d’ailleurs pas à hauteur de cette somme…
Grâce à Hopupu, j’ai fait avec cinq ou six autres surfeurs un superbe trip au Portugal. Nous sommes partis deux semaines, le film récap’ a bien buzzé avec plus de 60 000 vues sur Youtube. Cela nous a apportés beaucoup de légitimité, beaucoup de crédit pour aller voir ensuite des sponsors. Les marques ont vu que j’étais un athlète sérieux, pro, qui avait un peu de « media acting ».
-Quelles sont les conséquences immédiates de cette perte de sponsor pour toi ?
5 000 € en moins dans mon budget, une séparation avec un partenaire, une famille, un boss que je respecte et que j’aime beaucoup. Chacun prend son chemin désormais… Je vais continuer à prendre des nouvelles de Matthias, mais on ne sera plus aussi proches qu’auparavant.
Aujourd’hui, il fait partie de mon cercle d’intimes. Il était de bon conseil, c’était un businessman. Il était à l’écoute, il prenait le temps de venir me voir. On aimait échanger sur ma saison et sur Hopupu.
Cette perte de sponsor a soulevé des questions en moi. Je n’avais déjà pas assez pour subvenir à mes besoins, pour une saison complète. C’est donc encore moins le cas.
D’un autre côté, j’ai placé mes pions depuis deux ans que je fais le WQS Europe.
J’ai aujourd’hui moins à dépenser car mon nouveau shaper est en Angleterre, à Newquay. La ville accueille la deuxième étape du WQS Europe. Je ne paie pas le logement, au moment où les prix flambent un peu.
Concernant la première étape du QS Europe 2026, à Lacanau, c’est pareil. J’ai la chance de pouvoir profiter de la maison familiale. Pour Pantin (Portugal), j’essaie de mettre en place des partenariats pour faire du contenu sur place, et ne pas payer le logement.
J’ai aménagé donc des choses en termes de logistique, pour que je puisse m’y retrouver en termes de coûts.

-Avec ce que tu nous as dit, on comprend que ton projet sportif d’accession au CT n’est pas remis en question, malgré ce budget annuel amputé de 5 000 € ? C’est le cas ?
En effet, cela reste totalement d’actualité.
Mon nouveau shaper me fabrique d’ailleurs un certain nombre de boards gratuites.
J’économise 10 000€ grâce à lui, je reste donc en positif. Mais ce n’était pas trop le moment où il fallait que ça lâche. Ce sont en effet les années charnières de ma carrière.
Pour information, je suis allé surfer une piscine à vagues à Edimbourg (Ecosse), au Lost Shore Surf Resort. Nous avons monté un projet scientifique avec la marque Wyve. Ils développent des planches conçues avec des imprimantes 3D. Je suis leur « surfeur test » depuis plusieurs années. J’avais déjà eu une expérience à Bristol, mais cela n’a rien à voir. A Edimbourg, la vague est beaucoup plus longue et le site est démentiel. Pouvoir accéder à cela grâce à des sponsors, c’est précieux.
– Dans quel état d’esprit es-tu aujourd’hui, après ce qui t’es arrivé ?
Je suis dans l’acceptation. Je prends ce qui vient, je m’adapte, j’essaie de réfléchir et de prendre du recul. Je suis une machine, un conquérant. Si on me ferme la porte, je passe par la fenêtre, et si la fenêtre est fermée, je creuse un trou. C’est cette mentalité que j’ai vis-à-vis des sponsors. Concernant le surf et la manière dont j’aborde la saison, je compte laisser le monstre qu’il y a en moi sortir au bon moment.
Au Maroc, je suis passé de 4e sur le QS Europe et qualifié pour les CS (Challenger Series, la deuxième division mondiale du surf professionnel), à 10e et plus qualifié du tout.
J’ai pensé lors de la compétition : « et si je ne me qualifiais pas, qu’est-ce qui va se passer » ? En fait, excuse-moi du terme mais on n’en avait rien à foutre. Et cela n’allait rien changer à la fierté de mes parents, de ma famille, de mes amis…
Le chemin prône actuellement par rapport au résultat, à savoir si je vais gagner ou perdre. Je ne dois pas porter trop d’attention à ça.

-Est-ce qu’aujourd’hui un rider doit penser comme un entrepreneur plus que comme un athlète ? A savoir faire en sorte d’optimiser ses contrats avec des sponsors, et non pas simplement surfer ?
Oui, aujourd’hui tu n’as plus le choix. Tu dois porter plusieurs casquettes en tant que surfeur pro. Il faut assumer ce côté auto-entrepreneur, le montrer et communiquer le plus possible sur les réseaux, pour que les gens se sentent embarqués avec toi. Il faut immerger les personnes qui te suivent sur les réseaux, avec du storytelling. L’objectif est de démocratiser le surf, qui est un sport subjectif, en prodiguant par exemple des conseils. J’essaie de me mettre dans cette vision d’acceptation, tout en essayant de contrôler ce que je peux pour maximiser mes chances de réussite.
– J’ai lu la mésaventure, après le rachat de Roxy, de la championne du monde de longboard Kelia Moniz. Elle avait expliqué que son contrat avait été interrompu prématurément, avec proposition de renouvellement avec 90 % de baisse de rémunération. Qu’est-ce que ce genre d’histoires t’inspire ?
Cela ne m’étonne pas, en fait. Le surf ne vit plus l’âge d’or qu’il a connu dans les années 80-90 ou même 2000. Il y a beaucoup d’histoires comme cela, qui touchent notamment des personnes du CT. Cela ne présage pas de bonnes choses pour le monde du surf.
Les marques de surf ne savent pas se renouveler, les personnes qui s’occupent du marketing sont nulles ! On voit des sports hyper nichés comme le running et le trail, qui explosent en ce moment car les marques savent retravailler leur image.
Personne ne veut porter du surfwear, car les habits sont techniques, chers et dépendent de shops en physique. Je ne suis pas contre ça, mais il faut trouver un juste milieu.
La nouvelle de la fermeture aux States des shops de Volcom, Billabong, ou encore Quiksilver, était d’ailleurs un gros coup de pied dans la fourmillière !
Marco et Kauli ont récemment collaboré avec un influenceur, Just Riadh. C’était une super idée, qui démocratise énormément le surf.
En tant que rider, il ne faut pas hésiter à dire les choses, à parler salaire et à faire comprendre aux marques tes besoins de financement.
C’est ce que j’ai fait, en relayant un appel à l’aide via un post LinkedIn.
Le post a été bien perçu, et les gens ont compris que j’avais beaucoup à donner.
J’ai un certain confort aujourd’hui, je surfe, je ne suis pas derrière un bureau de 8h à 20h (ce que je ne dénigre pas). C’est plus plaisant de faire quelque chose qui te passionne, et j’en profite au maximum.

-Où en es-tu de tes recherches de nouveau partenaire financier ?
Mon post LinkedIn a fait bouger les choses d’un côté, car certaines personnes ont essayé de me mettre en relation avec des agences de pub et des agences UGC. Je me suis vu conseiller de prendre un agent, ce qui peut être vraiment « game changer » pour ma carrière. Cela pourrait me permettre de me procurer de vraies sources de revenus, solides et stables. J’ai eu un rendez-vous avec un agent, cela s’est bien passé. Il a compris que je sortais des cases du surfeur lambda, et que j’arrivais à produire des choses professionnelles. Mon partenariat avec l’île de Saint-Martin vient d’ailleurs appuyer ma légitimité. Je dois également faire des shootings pour une marque, ce qui pourrait déboucher sur un gros contrat.
-Quelque chose à ajouter ?
Merci Ride or Die d’avoir pris le temps de m’interviewer !
Je ne veux pas lancer la pierre aux marques, ni aux athlètes, mais il y a tout un travail à faire. Le contenu produit est le même qu’il y a 20 ans.
Les vidéos de surf ne montrent pas les coulisses de la scène, ce qu’il se passe derrière chaque entraînement.
C’est le chemin que je suis en train de prendre, mon audience Instagram a doublé en deux mois (passant de 4 000 à 8 000 abonnés).
Je me montre davantage, même si je n’aime pas ça.
C’est un fait, les gens te portent aujourd’hui davantage de légitimité si tu as 20 000 abonnés sur Insta, que si ton compte a 2 000 abonnés.
Les marques regardent si tu es capable d’influencer les gens, et de vendre leurs produits.
Pour résumer, il faut changer sa manière de communiquer par rapport au surf.
C’est un sport qui est magnifique, qui est stimulant et qui produit des émotions. A mes yeux, c’est l’un des plus beaux et les plus durs sports au monde.
Le surf est éprouvant et repose sur un élément naturel, la vague, que l’on ne peut pas contrôler. On doit être complet physiquement, mentalement et en termes d’adaptation.
On n’a jamais eu autant de licenciés, mais le monde du surf ne s’est jamais aussi mal porté. J’espère que l’image du surf se dorera une nouvelle fois !
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