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Marion Salmon-Thomas : « L’escalade sur glace a un côté badass ! » (Interview)


Sport assez méconnu en France, l’escalade sur glace compte pourtant une formidable représentante tricolore : Marion Salmon-Thomas. Sportive de haut niveau, ingénieure à temps partiel chez Danone depuis trois ans, la grimpeuse a donné la vie en avril 2025. Son histoire a d’ailleurs inspiré le documentaire « Mère de glace« , réalisé par Enzo Besson. L’athlète sera présente au Festival Femmes en Montagne, mi-novembre à Annecy. Marion Salmon-Thomas a clairement vécu une saison 2026 exceptionnelle : n°2 mondiale au classement général du circuit Coupe du monde, vice-championne d’Europe et championne de France. Le regard tourné vers les championnats du monde 2027 qui auront lieu en France, Marion Salmon-Thomas s’est confiée en interview à Ride or Die !

-Marion, pourrais-tu te présenter en quelques phrases à nos lecteurs ?

Je m’appelle Marion Salmon-Thomas, j’ai 30 ans et je suis passionnée de verticalité. Je grimpe depuis que j’ai 8 ans. Aujourd’hui je réalise un rêve d’avoir deux métiers, ingénieure et athlète de haut niveau en escalade sur glace. J’ai trouvé ma voie là-dedans.

-Dans quelles circonstances as-tu découvert l’escalade sur glace ?

Je n’étais pas prédestinée à ce sport, j’ai grandi dans la région lyonnaise. Mes parents font de la voile et du ski, pas du tout d’escalade. Quand j’étais jeune, je grimpais partout, aux arbres etc. Mes parents m’ont alors mis à l’escalade, à Lyon. J’ai découvert par la suite l’escalade sur glace, grâce à des amis du club.
Il faut savoir que l’escalade sur glace se situe vraiment au croisement entre l’escalade et l’alpinisme. J’ai découvert ce sport sur un petit évènement local, et ça a été un coup de coeur immédiat.

Marion Salmon-Thomas aux Championnats d’Europe 2020, à Champagny-en-Vanoise
Crédit photo Luc de Magneval

–Qu’est-ce qui t’a immédiatement séduite dans cette discipline ?

Eh bien, cela faisait déjà 15 ans que je faisais de l’escalade. J’ai eu les yeux qui brillaient de la nouveauté, qui restait toujours sous la forme de verticalité. Etre dehors, dans un milieu froid, avec des piolets dans les mains et des crampons aux pieds, je trouvais ça un peu badass (sourire) ! J’ai accroché à cette gestuelle nouvelle, à ce côté rock’n’roll au premier abord.

-Comment décrirais-tu l’escalade sur glace de compétition à quelqu’un qui ne la connaîtrait pas ? Quelles sont ses spécificités ?

L’escalade sur glace est un sport où l’on évolue sur des structures d’environ 20 à 25 mètres de haut. On a des piolets dans les mains et des crampons aux pieds, et on produit un effort moyen de 5 à 8 minutes. Imagine un mix entre une épreuve d’escalade aux Jeux Olympiques de Paris 2024, et une cascade gelée en pleine montagne. Cela donne l’escalade sur glace ! On alterne des parties où l’on va taper dans la glace ou poser sur les prises. Ce sport est international, avec un circuit européen et mondial et des championnats tous les ans. Je dirais que c’est un sport artistique, il est créatif car personne ne va grimper de la même manière sur les mêmes prises.

Marion Salmon-Thomas
Crédit photo Nils Paillard

-Quelles qualités physiques, techniques et mentales faut-il réunir pour atteindre le plus haut niveau dans ce sport ?

C’est une bonne question. C’est un sport complet, où l’on utilise tout notre corps. Cela demande force, agilité, endurance à l’effort et explosivité. Aujourd »hui, on fait des jetés sur des prises où tout notre corps ne touche plus le mur… jusqu’à le retoucher à un autre endroit ! Il faut aussi avoir une bonne notion de son corps dans l’espace, et l’envie de déchiffrer comment se placer en fonction des prises. On a un parcours avec une voie à grimper, et on a six minutes pour la regarder, l’analyser du bas et se projeter.
Je fais des petits dessins, on partage d’ailleurs nos croquis entre athlètes !

Mentalement, c’est quand même un sport où l’on va assez loin dans l’effort.
Tu pousses vraiment loin dans tes limites, et tu redescends vidé.
J’aime avoir cette tête qui tourne quand je descends, et que je suis vraiment allée au bout de l’effort !

-Tu es devenue maman en avril 2025. En quoi la maternité a-t-elle transformé ton rapport à ton corps, à la performance et à ta carrière sportive ?

De manière trés pragmatique, j’ai quand même eu une variation de poids de 45 kg (+20, – 25). Mon corps s’est complètement transformé. Nous allons sortir un documentaire, « Mère de glace », qui va parler de cette métamorphose du corps. C’est fascinant, j’ai recommencé ou j’ai réappris des mouvements, certains que je n’avais jamais effectués de ma vie. Reconstruire son corps est un peu comme une nouvelle chance à prendre. C’est un peu comme reconstruire sa maison, brique après brique. J’ai refaçonné mon corps comme j’en avais envie. C »est en tout cas comme ça que je l’ai vécu.


C’est aussi la métamorphose d’une identité. Le fait d’être devenue maman et d’avoir cette fascination de donner la vie, d’avoir un petit être qui me donne énormément, m’a apporté une vraie richesse. Dans ma grimpe, j’ai de ce fait de nouvelles compétences.

J’ai envie de montrer à mon fils ce que c’est que d’avoir une passion, et d’avoir les yeux qui brillent pour ce que l’on fait. J’aime aussi le trimballer sur les stages, les entraînements, même sur quelques compètes européennes. C’est rigolo car il est capable de s’endormir juste avant que je grimpe. Cela me fait prendre un recul énorme sur les choses ! Tu vis le moment de ta vie, et lui s’endort puis te fait un grand sourire quand tu le retrouves, car il est juste content que tu sois là… Cela m’apporte vraiment beaucoup, ça fait du bien.
Je mets toujours autant d’investissement dans les choses, mais je sais que ça m’équilibre et cela me rend plus complète.

Marion Salmon-Thomas en montagne
Crédit photo Simon Gerard



-Comment as-tu vécu ton retour à l’entraînement et à la compétition après la naissance de ton enfant ? As-tu rencontré des difficultés que tu n’avais pas anticipées ?

La principale difficulté a été le fait d’avoir une césarienne. Je ne l’avais pas du tout intégré dans les scénarios, et je me suis sentie un peu démunie en sortant. J’avais huit mois pour revenir à haut niveau, c’était mon objectif de saison et un challenge. Je ne pouvais déjà pas m’appuyer sur beaucoup d’exemples de sportives, mais en ayant eu une césarienne, encore moins. Tu as le corps un peu coupé en deux, et dans ma pratique j’ai beaucoup besoin de mes abdos. J’étais un peu perdue sur mes process, sur ce que je devais faire. Je me suis alors beaucoup écoutée, et je me suis appuyée sur le staff que j’avais autour de moi. Il fallait prendre le temps de bien faire les choses. Je savais que j’allais revenir à haut niveau, car j’ai confiance dans le corps, mais je ne savais pas si j’allais réussir à respecter le timing que je m’étais fixée. J’ai cependant privilégié le côté santé, je me suis toujours dit que je voulais être en forme quand j’aurais 80 ans. Cela paraît fou que j’aie atteint un niveau que je n’avais jamais connu de ma vie, huit mois après avoir accouché.

La réalité, c’est que je pense avoir fait plus attention que la moitié des femmes qui vivent des grossesses ou du post-natal. Je voulais tellement préserver mon corps, j’ai fait attention comme jamais. J’ai toujours respecté mon corps. Le mouvement m’a vraiment aidée à revenir en forme. Le retour a été plutôt progressif, sauf que je ne m’attendais pas à arriver à ce niveau-là ! J’y suis allée petit pas par petit pas. Cela paraît banal et simpliste, mais cela m’a amenée à gagner une Coupe du monde.

Marion Salmon-Thomas en montagne
Crédit photo Simon Gerard

–Le documentaire « Mère de glace« , qui sortira à l’automne 2026, raconte cette période charnière de ta vie. A t-il été facile de partager une expérience aussi intime devant une caméra ?

Je pense que tout est venu d’une rencontre formidable avec le réalisateur, Enzo Besson. Il est entré dans notre intimité de manière extrêmement naturelle, et assez brute dans le bon sens du terme. Il nous a pris comme on était, nous n’avons pas surjoué quoique ce soit. C’était brut de décoffrage d’une certaine manière, ça a fait du bien !
J’ai voulu rentrer dans ce niveau d’intimité, sans évidemment que l’on rentre dans quelque chose de trop intime. Enzo a réussi à nous protéger et à placer le curseur au bon endroit.

Ca a été un objectif dés le début de ma grossesse, j’ai eu tellement peu d’exemples que j’ai eu envie de documenter ce moment-là. C’était nécessaire de rentrer dans notre intimité, c’est une histoire qui par essence est intime. Je m’exposais à ça, en me lancant dans ce projet de documentaire. Je voulais aider les femmes et les hommes qui accompagnent cette phase incroyable de vie. Cette démarche demande un peu de courage, on ne sait pas trop ce que ça va donner et si ça va marcher. Cela me tenait à coeur de raconter cette histoire. J’avais envie de m’adresser aux femmes, mais aussi aux hommes, pour les pousser à se sentir libres de refaçonner leurs corps, après une transformation (maternité, accident…). Même si cela part de mon histoire de sportive de haut niveau, je voulais la rendre accessible.

Mon rêve serait qu’en sortant du documentaire, les gens se motivent à se lancer dans des projets, avec des premiers petits pas. J »aimerais que les personnes qui ont vécu des périodes de vide ou de tranformation se disent que c’est possible de se reconstruire. J’ai vraiment envie de faire passer le message que rien n’est figé, le cerveau comme le corps sont malléables. Il faut plus ou moins de temps en fonction de ce que l’on vit, bien sûr.

Marion Salmon-Thomas, lors de l’étape de Coupe du monde d’Edmonton, en 2026
Crédit photo Slobodan Miskovic

-Passons à tes performances sportives. Tu as réalisé en 2026 la meilleure saison de ta carrière, avec un titre de championne de France, une médaille d’argent européenne et la deuxième place du classement général de la Coupe du monde. De quelle performance ou de quel aspect de cette saison es-tu la plus fière ?


Sur cette saison, ce dont je suis la plus fière, c’est la dernière étape de Coupe du monde. J’ai joué sur la dernière voie le classement général de la Coupe du monde 2026, le « gros globe » même si l’on ne fait pas de ski. Je suis allée jusqu’au sommet du mur, ce qui n’arrive quasiment jamais dans mon sport. Il faut savoir que l’on tombe 95% du temps (rires) !
J’ai ressenti une émotion incroyable d’avoir réussi à garder ce niveau d’exigence, cette qualité de grimpe, cette détermination jusqu’à la dernière voie. Je termine quand même deuxième de cette étape, car l’athlète qui m’a succédé est également allée au sommet, en mettant 5 secondes de moins. Cela s’est joué à rien, je pense que cela n’avait jamais été aussi serré dans l’histoire de mon sport ! Si je devais te donner un moment, je dirais donc que je suis hyper fière de ce moment-là.

-Tu as été la seule athlète à être montée sur le podium lors de chaque étape de la Coupe du monde. Cette régularité est une belle source de satisfaction, là aussi ?

Ah sinon je ne rentrais pas à la maison (sourire) ! Je voulais revenir, auprès de mon mari et mon fils, en me disant que j’avais fait les choses de la bonne manière. La réalité c’est qu’un podium à chaque étape était assez hors-norme pour moi. Le résultat y est, ce n’est que du bonheur !

Marion Salmon-Thomas à Edmonton, en 2026
Crédit photo Slobodan Miskovic

-Comment s’organisent d’ailleurs ta préparation et tes entraînements pendant l’intersaison, puis entre deux compétitions ?

Bonne question ! Je pratique un sport avec une saison de novembre à mars, avec une énorme exigence d’être au top dans une fenêtre de temps trés courte. Ma préparation en amont est donc organisée pour ces quelques moments. Il y a un gros travail de fond. En ce moment, je suis dans une phase où je m’entraîne tous les jours. Je fais aussi beaucoup d’aérobie. C’est la nouvelle chose que l’on a mis en place avec mon coach de prépa physique, cette année. On a augmenté le volume d’aérobie, pour être capable d’encaisser encore mieux les charges d’entraînement spécifiques. J’alterne donc l’aérobie, l’entraînement spécifique avec les piolets, l’entraînement d’escalade et de la musculation.

-Tu exerces également un métier d’ingénieure à mi-temps. Comment parviens-tu à concilier carrière sportive, activité professionnelle et vie de famille ?

J’ai effectivement l’impression d’avoir une vie en trois dimensions, avec trois pieds qui constituent mon équilibre : le côté ingé, le côté sportif et le côté familial. Cela m’a toujours fait rêver d’avoir ces trois pieds, je me régale ! Je suis convaincue que l’on peut être à la fois maman, salariée et sportive de haut niveau. Il y a beaucoup de points communs et de belles valeurs : rigueur, préparation, collectif, sang-froid… Au quotidien, c’est de l’organisation, je répartis mon temps en fonction des phases. Je ne suis pas une Wonder Woman, je ne peux pas être partout à haute intensité. Je n’ai d’ailleurs pas envie de donner cette impression d’être invincible, au contraire.

Marion Salmon-Thomas à Champagny-en-Vanoise, en 2024
Crédit photo UIAA

-En janvier 2027, les championnats du monde auront lieu à Champagny-en-Vanoise, presque à domicile pour toi. Quelles y seront tes ambitions et que représentera le fait de disputer cet événement en France ?


Figure-toi que la France a toujours été un peu ma bête noire ! Je n’ai jamais vraiment réussi à y performer sur des étapes, en comparaison avec mes résultats à l’international. Cette année, c’est donc le moment de changer ça, puisque les Championnats du monde y auront lieu. Je me prépare spécifiquement pour cet évènement, et j’ai envie d’aller chercher la médaille. Je n’ai en effet jamais obtenu de médaille aux Championnats du monde. Conquérir le titre de championne du monde serait un trés bel accomplissement de carrière.

-Comment as-tu vécu la non-intégration de l’escalade sur glace au programme olympique des J.O 2030 ?

Eh bien, cela a évidemment été difficile car on s’est investis pour que l’escalade sur glace soit aux J.O. Tous les athlètes étaient vraiment motivés et fervents partisans de l’intégration aux Jeux de 2030, dans un territoire – les Alpes – berceau de l’apinisme. Il y a une structure qui est à dix minutes du village olympique. Nous devrions donc pouvoir profiter de la ferveur olympique, autour de tous ces sports de montagne, et pouvoir montrer notre discipline avec des shows et des démonstrations. L’objectif sera de populariser ce sport, assez méconnu en France par rapport aux autres pays. On espère bien sûr pouvoir intégrer la discipline au programme des prochaines olympiades ! Je pense que l’escalade sur glace y a toute sa place.

Marion Salmon-Thomas, Coupe du monde Saas Fee 2026
Crédit photo UIAA – Kaspar Kellerhals

-Quels autres rêves souhaiterais-tu voir accomplir dans ta carrière sportive ?

Etre partie prenante d’un documentaire en faisait partie. Au-delà de ma pratique du haut niveau, je souhaite faire évoluer mon sport et transmettre des messages.
J’ai aussi l’envie de faire grandir mon sport, de créer des évènements, notamment pour faire grimper les jeunes.
Remporter le titre au général de la Coupe du monde, et le conserver, est aussi clairement un objectif pour moi. J’aimerais également créer de nouveaux mouvements, avec les piolets.


-Quel message aimerais-tu transmettre à ceux qui aimeraient découvrir l’escalade sur glace ?

Venez à Champagny-en-Vanoise, sur le domaine de La Plagne ! Il y a des initiations tout l’hiver, qui sont encadrées. C’est vraiment l’endroit idéal pour découvrir ce sport. Il n’y a pas besoin de connaître l’escalade, j’ai fait tester mon sport à mon neveu de six ans.

-Quelque chose à ajouter ?

J’ai envie de remercier mon partenaire Simond, qui a été à l’impulsion du documentaire et qui m’a permis d’intégrer le projet. Merci encore à Enzo, qui l’a réalisé. Je remercie aussi ma petite famille, qui m’accompagne et qui me permet de continuer d’éclore et d’apprendre !

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Marion Salmon-Thomas, Coupe du monde Saas Fee 2026
Crédit photo UIAA – Kaspar Kellerhals

Nico Arquin

Naviguant dans l'univers des sports extrêmes et sports de glisse depuis 2009, je me passionne pour les riders et les contacts humains. J'aime transmettre de belles histoires, grâce à la magie du contact humain. Merci de nous retrouver sur Ride or Die !