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Les riders et leurs peurs, Partie 1 : Interview de Marine Hunter, l’audace face aux vagues

Quand on pratique un sport extrême, un sport de glisse ou un sport outdoor à haut niveau, les émotions fortes nous accompagnent. L’une d’elles peut d’ailleurs parasiter nos performances.
Cette émotion, c’est la peur. Peur de tenter une figure, Peur de chuter, peur de se blesser, peur de mourir… Les athlètes évoluant dans l’univers des sports à risques et engagés sont tous susceptibles de vivre ces sentiments pesants.

Championne de France de Vagues 2026 (lors de la Wissant Wave Classic) et actuelle troisième mondiale sur le circuit international, la windsurfeuse française Marine Hunter (dont nous avions réalisés l’interview fin août) pratique une discipline à risques.

En vagues, la peur peut en effet intervenir trés fréquemment et devenir paralysante.
Le rapport qu’ont les riders à cette émotion est bien sûr propre à chacun, et cela nous a poussés à nous pencher sur cette thématique.
Marine Hunter a accepté de nous livrer son point de vue sur la peur, et c’est vraiment captivant !

-Marine, dans quelles situations ressens-tu le plus fortement la peur en windsurf, dans les vagues ?


Je dirais que ce qui m’a fait le plus peur, pendant le plus longtemps, c’était le Forward Loop. Ce n’étaient donc pas les vagues en elles-mêmes qui me faisaient peur, mais cette rotation. Entre le moment où j’ai réfléchi à ce move et le moment où je l’ai réalisé pour la première fois, il a dû se passer deux à trois ans minimum. Je me suis forcée à en faire pendant les compétitions, afin d’essayer d’accéder aux podiums. Le Backloop me faisait beaucoup moins peur, mais je n’avais pas du tout la technique pour le poser. Ce qui me faisait peur dans le Forward Loop, c’est que la sensation n’était pas du tout naturelle. On se fait vraiment projeter en avant.

Il y avait également la peur de me faire mal, qui était assez présente. Je m’étais focalisée pendant mon apprentissage sur le fait d’éviter les blessures, ça me rassurait. Or, faire une rotation en avant en regardant le vide, avec la vitesse de la voile et la hauteur, cela crée de l’appréhension. La rotation est plus lente dans le backloop, c’est plus facile de se sentir en contrôle. Je me suis rendue compte que la peur restait présente en essayant le Forward.

Je me mettais beaucoup de pression et je ressortais parfois de certaines sessions en larmes, car j’étais frustrée de ne pas y arriver. Cette peur m’handicapait. J’avais l’impression que tout le monde gérait ça mieux que moi. Pourtant, certaines filles connaissent aussi la peur, et c’est normal.
Je me suis rendue compte que si ce qui me bloquait n’était pas tellement la possibilité de blessure, mais surtout la peur de la douleur. Cela peut paraître subtil comme différence !


Pour me rassurer, j’ai donc acheté une combinaison Severne Impact, et j’ai beaucoup moins peur ! Ca me donne d’ailleurs envie d’essayer des moves encore plus engagés (rires).

Marine Hunter – crédit photo Fishbowl Diaries

–Comment cette peur se manifeste-t-elle physiquement et mentalement chez toi ?

C’est une grande nervosité et de la crispation. Je vais beaucoup ralentir sur l’eau, faire les gestes à moitié ou tout lâcher en l’air. Cela se manifeste donc par de l’hésitation.

–As-tu déjà renoncé à prendre une vague ou à te mettre à l’eau parce que tu ne te sentais pas prête ?

Je me souviens d’une session il y a un an ou deux ans, lorsque je vivais à Hawaii. Il y avait une grosse session à Lanes, et je ne le sentais pas du tout car les vagues semblaient énormes. Il n’y avait pas beaucoup de vent, et seuls des pros étaient à l’eau. La mise à l’eau se faisait soit à partir de rochers bien exposés (la houle cassait dessus), soit à partir d’un gros shorebreak sur la plage, avec le risque de finir dans les rochers… Je me suis alors dit : »je ne le sens pas ». Je sais que j’ai parfois clairement le niveau pour y aller, mais nerveusement je ne peux pas. Je suis parfois fatiguée ou j’ai vécu des moments durs, et je n’ai alors pas les ressources pour aller affronter les conditions. Avant j’affrontais sans problème de grosses conditions, même si je me rappelle d’une session au Maroc où je n’étais pas allée sur l’eau. Il n’y avait que Boujmaa (Guilloul, ndlr) et un local qui étaient sortis, il y avait double taille de mât. J’avais plus peur qu’envie d’y aller !

Je n’ai pas forcément peur des grosses vagues en temps normal – Marine Hunter

-Qu’est-ce qui pousse à retourner dans les vagues malgré la peur ?

J’ai de la chance dans le sens où je n’ai pas forcément peur des grosses vagues en temps normal. Si un mec est à l’eau, cela va me pousser à y aller aussi. Cela ne veut pas dire que je vais faire des choses aussi engagées que lui, mais je me sens au moins capable de prendre une vague. Une fois que je suis sur la vague, je ne me rends plus vraiment compte de sa taille. Je suis juste concentrée et je n’ai pas peur. Cela m’aide aussi de voir d’autres personnes sur l’eau, qui ont l’air de s’en sortir trés bien même s’ils se prennent des « boîtes ». Cela met en confiance. J’avais beaucoup d’appréhension en allant au Cap-Vert, car les vagues ont une réputation d’être assez radicales. Un local qui réparait les voiles à Sal m’a juste dit : »pars bien à l’intérieur, ça va bien se passer, vas-y ! » J’avais suivi ses conseils et ça s’était trés bien passé. Quand certaines personnes me disent que je suis capable de le faire, j’y vais !

–Quelles routines utilises-tu avant une session engagée pour te mettre dans de bonnes dispositions mentales ?

Le plus important pour moi est d’être bien reposée, pour avoir les ressources mentales et être motivée pour la session. J’aimerais bien aller à Jaws un jour, et dans ce cas il faudra que je m’assure que tout le matériel est prêt, que je suis entourée de personnes qui savent vraiment ce qu’elles font. Je pense que le plus dur, c’est la première vague. Une fois que je me suis prouvée que je pouvais le faire, j’ai beaucoup moins d’hésitations.

Marine Hunter – Crédit photo Fishbowl Diaries

L’essentiel est d’être dans l’action, pas dans la paralysie – Marine Hunter

–Comment arrives-tu à repousser tes limites, malgré la peur ?

Je pense que pendant trés longtemps ce n’était pas un problème pour moi, je voyais les autres faire et cela me rassurait. J’étais dissociée à l’époque, je ressentais beaucoup moins mes émotions par rapport à maintenant. Cela me facilitait énormément les choses.
Le fait d’avoir des TCA a aussi joué, je ne m’en rendais pas forcément compte mais cela a beaucoup anesthésié, au niveau des émotions fortes comme la peur ou la tristesse.
J’étais beaucoup plus dans l’adrénaline. J’ai travaillé là-dessus, les émotions sont revenues d’un coup, et j’ai découvert la peur ! Au point de me dire : « je ne sais pas si je vais arriver à naviguer ». C’était super bizarre à vivre ! Le fait d’être beaucoup moins dissociée a vraiment changé beaucoup de choses.

L’essentiel pour moi est d’être dans l’action, pas dans la paralysie, qui est un peu l’échec face à la peur. Tout dépend bien sûr des conditions, si elles sont vraiment grosses ou si je sens que je ne suis pas bien préparée. J’essaie maintenant de me dire que ce n’est pas un échec de ne pas y être allée, si je ne le sentais pas. Je crois que ça ne m’est quasiment jamais arrivée de ne pas me mettre à l’eau. A partir du moment où quelqu’un navigue, je me dis que je peux le faire. C’est vrai qu’à Lanes, quand je voyais Robby Naish se mettre à l’eau, se foirer totalement et péter tout son matériel, je me disais qu’il s’agissait du pire scénario possible (sourire). Maintenant, je réalise à quel point la peur peut être paralysante eet bloquante.
C’est donc un vrai changement d’apprivoiser ça. Je me prépare donc du mieux possible, pour éviter les casses de matériel, les blessures et éviter de faire certaines erreurs.
Le secret reste quand même d’y aller.
Je sais que j’ai pu paraître comme quelqu’un qui ne mesurait pas toujours le risque, mais si j’y vais, c’est que je suis convaincue de pouvoir le faire.

Marine Hunter – Crédit photo Fishbowl Diaries

-Ton rapport au risque et à la mort a-t-il évolué avec l’âge, l’expérience ou certains événements personnels ?


Je n’estime pas m’être déjà mise dans des conditions où il y avait un risque mortel.
Hawaii c’est toujours un peu « touchy » (délicat, ndlr), il y a des requins, des courants, mais il y a des sauveteurs.Les sessions les plus dangereuses sont à mes yeux dans du vent offshore, s’il n’y a personne.

Si je ne connais pas le spot et qu’il n’y a personne, je ne serai pas forcément motivée pour aller naviguer.

Cela me rassure de regarder quel est le pire scénario possible – Marine Hunter

–As-tu appris certaines techniques mentales ou les as-tu développées toute seule au fil des années ?


Pour gérer la peur, j’utilise quelques techniques mais c’est vrai que je n’y ai jamais trop cru.
Ce qui m’a servi, c’est de toujours regarder quel est le pire scénario possible, cela me rassure.
Et aussi de ne pas aller systématiquement contre ma peur, ce qui peut créer un blocage chez moi.
Par exemple, quand j’ai peur d’essayer un move, la clé reste parfois de ne pas trop s’acharner dessus, et de le mettre de côté un mois ou deux. Cela permet de revenir à l’exercice avec beaucoup plus de plaisir ensuite.

Je ne veux pas aller trop contre ma peur, sinon c’est contre-productif.
J’avais demandé à Jason Polakow, lors d’un Défi Wind, quels conseils il pouvait me donner pour aller naviguer à Jaws. Il m’avait dit de commencer par de petites sessions, puis d’augmenter au fur et à mesure la durée de navigation. Je crois beaucoup à ces expositions progressives.

Cela m’ait déjà arrivé d’avoir une paralysie sur l’eau, avec une peur de perdre lors d’une compétition.
Aux Canaries, j’ai toujours eu peur de me rater complètement, de mal faire et de ne pas y arriver. J’arrive cependant à prendre plus de plaisir désormais.
Je me mets aujourd »hui moins de pression qu’avant, et je me dis qu’il y a plein de paramètres qui ne dépendent pas de moi sur les compétitions. Toute la responsabilité du résultat ne me revient pas.

Marine Hunter – Crédit photo Fishbowl Diaries

Je ne vais pas perdre mon honneur de windsurfeuse si j’ai raté une grosse session – Marine Hunter

–La peur disparaît-elle vraiment avec le temps, ou apprend-on plutôt à évoluer avec elle, à l’apprivoiser ?

Pour moi, la peur n’est clairement pas quelque chose de figé. Chacun a son propre cheminement, mais j’ai été surprise du nombre de personnes qui avaient peur de tenter un Forward Loop.
J’avais d’ailleurs écrit un article là-dessus, en listant les méthodes que j’avais trouvées pour y aller vraiment pas à pas. J’ai personnellement besoin de me projeter, de décortiquer les mouvements séparément. Il faut aussi trouver l’origine de la peur. Pour le Forward Loop, elle était liée pour moi à la sensation de vitesse et à la peur de se faire mal. A partir du moment où j’ai compris ça, cela a débloqué beaucoup de choses !

J’essaie aussi de prendre en compte mon état psychologique du moment, je peux avoir peur car je suis à bout nerveusement. Je cherche donc les causes de la peur, et je me dis que je ne vais pas perdre mon honneur de windsurfeuse si j’ai raté une grosse session.
J’ai mis du temps à l’accepter, je m’écoute désormais et je me dis qu’il y aura d’autres navigations !

Le point de vue de Vicky Chevallier, parapentiste

J’ai toujours été suivie par la peur dans ma pratique jusqu’à récemment, même si cela commence à aller mieux. C’est un sujet central, car on est confrontés à la blessure et à la mort assez souvent.
On évolue dans un milieu à risques, on le sait, même si on essaie de tout faire pour les réduire.
Malheureusement, on a des copains autour de nous qui y passent parfois.
On se remet parfois en question, en se disant : « peut-être que ce sera moi la prochaine fois. »
Je n’ai pas trop envie de mourir, même si c’est en pratiquant ma passion !
Je veux continuer à accomplir plein de choses.

C’est vrai qu’il y a des questions qui reviennent, on se demande pourquoi on fait ça, pourquoi on s’inflige ça et pourquoi on continue… Je me demande si la beauté du sport et ma passion en valent toujours la peine.

Pour lutter contre mes peurs pendant les vols, j’ai fait beaucoup de techniques de respiration. J’ai appris beaucoup de choses grâce à la préparation mentale, qui m’ont aidée à relâcher pendant les vols, et à garder ma lucidité pour les terminer correctement.
Dans des moments de peurs ou de doute, j’ai tendance à arrêter de m’entraîner seule, et à aller chercher de l’aide auprès des copains. Je vole alors avec eux.
Dans ma pratique, il est important de réfléchir au fait de savoir à quel point j’ai envie d’engager en compétition, à quel point j’ai envie de prendre des risques pour gagner.
Je me dis que c’est OK d’avoir un entraînement moins poussé un jour, si j’estime que je veux moins prendre de risques à ce moment-là. Je sais que cela me permettra d’avoir une pratique plus durable sur le long terme.

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Crédits photos : Fishbowl Diaries

Marine Hunter – Crédit photo Fishbowl Diaries

Nico Arquin

Naviguant dans l'univers des sports extrêmes et sports de glisse depuis 2009, je me passionne pour les riders et les contacts humains. J'aime transmettre de belles histoires, grâce à la magie du contact humain. Merci de nous retrouver sur Ride or Die !