Interview : La surf thérapie vue par Ludovic Fournier, président de P’Sea
Première association non sportive de France labellisée Surf Santé, P’Sea propose des programmes de surf thérapie. Une approche thérapeutique en connexion avec l’océan, destinées aux personnes en souffrance psychique ou en mal-être mental.
P’Sea est actuellement en pleine évolution, avec plusieurs psychologues qui rejoindront prochainement l’aventure.
Président de l’association, Ludovic Fournier a répondu aux questions de Ride or Die !
Ludovic, vous êtes à la fois psychologue clinicien, psychothérapeute et surfeur. À quel moment avez-vous compris que l’océan et le surf pouvaient devenir autre chose qu’une pratique personnelle, et entrer dans votre travail de thérapeute ?
J’ai subi un burn-out en 2015 et le surf m’a permis de survivre, de poser mes pensées. J’ai fait mes études et bien plus tard, en 2024, j’ai commencé à me demander ce qu’était la surf thérapie. Je me suis renseigné, en lisant la littérature internationale qui y était consacrée. Il y avait déjà beaucoup de choses en Californie et en Australie. La surf thérapie a en effet débuté chez eux dans les années 90. Le message véhiculé était cependant simpliste : « le surf, ça fait du bien ». Je le savais déjà (sourire). Avec mes cinq ans de parcours scientifique, j’ai voulu approfondir le sujet. Je me suis dit que la surf thérapie m’intéressait, que j’allais essayer de le mettre en œuvre avec mes patients et observer les résultats.
Cela a commencé comme ça, l’asso est née en avril 2025. Je travaille avec un surfeur et chercheur californien, installé près de Bordeaux. Il s’appelle Jeffrey Swartwood et est le vice-président de P’Sea. Notre secrétaire, Nathalie Lechavallier-Michel, est coordinatrice du CPTS Médoc Sud, le Pôle Territorial de Santé. Mon épouse est trésorière, et s’occupe de toute la communication et le site web.

Le terme de “surf-thérapie” peut encore paraître assez abstrait. Comment la définiriez-vous à quelqu’un qui la découvre pour la première fois ?
La surf thérapie englobe beaucoup de choses, tant sur les plans physiques que psychologiques. Je dirais que la surf thérapie utilise le surf comme un média thérapeutique, au même titre que l’équithérapie. Ce n’est qu’un levier, on utilise les lacs et océans pour progresser physiquement et mentalement.
Pouvez-vous rappeler à qui sont destinés vos programmes de surf thérapie ? Et de quoi vos programmes sont-ils composés ?
Les programmes sont destinés à toute personne de 12 à 99 ans, qui ont des problématiques de mal-être, de dépression, d’anxiété. Mais aussi des personnes ayant des troubles neuro développementaux, comme l’autisme, le TDAH. Cela concerne aussi les victimes de violences faites aux femmes, et les victimes de stress post-traumatique. Je dirais qu’il y a 60% de femmes.
Concernant les programmes, ils se passent en 10 séances avec des groupes de 6 à 8 personnes. Cela permet de créer un effet psychosocial très important.
La première et la dernière séance sont en dehors de l’eau.
Ce sont en général des personnes assez isolées, ce qui crée anxiété et angoisse au moment de rencontrer les autres membres du groupe.
Il faut donc absolument enlever ça avant d’aller à l’eau.
Lors de ces 2 séances, je fais passer des tests d’évaluation psychotechniques.
On démystifie toujours un peu le surf à cette occasion.
Ils imaginent qu’ils vont surfer des grosses vagues alors que c’est de la mousse !
Dans l’image collective, le surf c’est forcément Hawaii, Kelly Slater, Teahupo’o (rires).

Pendant les huit semaines suivantes, c’est mise à l’eau, de manière progressive.
On ne cherche absolument pas la performance, l’idée est de se dire : « je suis capable d’aller à l’eau avec d’autres personnes, dans un univers que je pensais inaccessible ».
Se mettre en combinaison peut être une épreuve en soi aussi.
A chaque fois que l’on se rend sur la plage, on travaille sur de la pleine conscience. On parle d’ancrage, de moment présent, de faire diminuer les angoisses et de faire que le corps se calme. A partir de là, on va sur l’eau.
L’encadrement se fait par un psychologue et un prof surf santé, qui est formé.
Jusqu’à présent nous étions basés à Carcans. 8 psychologues vont nous rejoindre, dans d’autres villes, à partir de septembre.
Qu’est-ce que le surf apporte de particulier sur le plan psychologique, que l’on ne retrouve pas forcément dans une activité physique plus classique ?
L’univers marin, tout simplement. Le bodyboard et le bodysurf pourraient tout à fait fonctionner de la même manière. La surf thérapie se pratique sur un environnement mouvant, les vagues peuvent changer à tout instant. La vague d’avant ne sera pas celle d’après. La personne est donc obligée de faire avec ce qu’elle perçoit et ressent, et pas ce qu’elle pense. Cela fait baisser l’anxiété d’anticipation et l’anxiété de performance.

Concernant justement les bienfaits de la surf thérapie, vous évoquez notamment la réduction du stress, la confiance en soi ou la régulation des émotions. Concrètement, quels changements observez-vous chez les participants au fil d’un cycle ?
Dès la troisième séance, les effets sont visibles. Il y a une réduction de l’anxiété qui se poursuit après le surf. Grâce à l’activité physique, le sommeil s’améliore.
Il y a aussi une baisse des exigences, qui s’accompagne d’une baisse de l’anxiété de performance. Souvent les gens pensent qu’ils ne vont pas y arriver, mais leur estime de soi finit par remonter grâce aux bienfaits de la surf thérapie.
En étant dans l’instant présent, l’anxiété diminue naturellement, les symptômes dépressifs aussi. Les patients savent qu’ils ne vont peut-être pas se lever de leur planche du premier coup, mais ils sont là pour profiter et n’attendent rien d’autre.
Voici d’ailleurs les résultats provisoires des mesures du cycle printemps 2026 :
-59% de symptômes dépressifs ;
-45% de symptômes anxieux ;
-18% de stress perçu ;
+14% d’estime de soi.
Le surf confronte aussi à la peur : peur des vagues, de tomber, de ne pas réussir… Comment utilisez-vous cela dans l’accompagnement thérapeutique ?
L’idée est que si on ne teste rien, on n’arrivera jamais à rien. En testant quelque chose de nouveau comme la surf thérapie, les patients vivent l’instant présent et découvrent de nouvelles sensations.

Peut-on aujourd’hui parler de la surf-thérapie comme d’un véritable outil complémentaire de prise en charge en santé mentale ? Quelles en sont les limites ?
Oui c’est l’objectif de la recherche qu’on mène, montrer qu’il y a de réels impacts. En termes de limites, les freins vont être la proximité de l’océan. Cela va être compliqué d’aller surfer si on se situe à Clermont-Ferrand ! Cependant, une dame qui habite Paris vient surfer tous les week-ends…
La temporalité joue aussi, il faut s’engager et tenir les 10 semaines. On ne peut pas aller mieux immédiatement, cela ne peut pas marcher en un coup de baguette magique.
Autre frein, les financements. Aujourd’hui un cycle coûte environ 500euros par personne.
Ne pas savoir surfer peut créer aussi des angoisses, mais notre rôle est de leur faire comprendre que l’on n’attend rien.
L’âge peut parfois être compliqué, j’ai reçu une dame de 67 ans qui avait de l’arthrose. Elle a arrêté en cours de parcours, après avoir appris à dire non pour la première fois de sa vie.
Vous étiez présent au prestigieux Lacanau Pro 2026, en juillet dernier, avec votre marraine Lou Mechiche et d’autres athlètes. Quelles animations avez-vous proposées ? Et quel bilan en avez-vous tiré ?
On présentait la surf thérapie et ses effets sur la santé mentale. On abordait l’anxiété et l’estime de soi. On proposait aussi d’essayer une toy board pour tester son équilibre. Hélas il y a eu très peu de gens présents sur le Lacanau Pro, à cause notamment des chaleurs… et il n’y avait pas de vagues !

P’Sea est également labellisée Handi Surf et Surf Santé. Que représentent ces labels pour vous ?
Le label de Surf Santé est un engagement, pour nous, de ne travailler qu’avec des moniteurs qui ont eu une formation d’au moins 35H, relative aux problèmes de santé mentale et physique chroniques. Ils doivent avoir de la bienveillance et de l’empathie pour cette population, qui n’est pas là pour la performance. C’est une approche différente.
Jean-Marc Saint-Geours (créateur de Surf Santé et Handi Surf) a souhaité que nous obtenions le label Handi Surf. Nous accompagnons en effet les personnes souffrant d’autisme (TSA).
Obtenir la labellisation Surf Santé, alors que nous ne sommes pas un club de sport, était en tout cas une belle marque de reconnaissance.
Nous souhaitons désormais fédérer les acteurs de la surf thérapie, pour mettre en place une recherche plus poussée.
Comment adapte-t-on une séance de surf thérapie aux capacités de chaque personne ?
Les séances sont quasiment individualisées, car le psychologue est toujours à l’eau avec les patients. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de recherche de performance. Si les gens n’arrivent pas à se lever, ce n’est pas grave. On vient apporter un soutien émotionnel individualisé, de la mise en confiance, pour pouvoir gérer cela au fil de l’eau. Le prof de sport va magnifier chaque micro-grain, par exemple si quelqu’un parvient à partir sur une vague. Cela crée une émulation de groupe.

Le surf véhicule une image de liberté, mais peut aussi sembler difficile d’accès. Comment faire de l’océan un terrain de jeu réellement inclusif ?
En ayant une approche non axée sur une notion de performance et d’élitisme.
La surf thérapie est un outil thérapeutique, accessible à tous et facteur d’inclusion sociale. Les pratiquants créent des liens sociaux entre eux.
Aujourd’hui, le surf est principalement pratiqué par les CSP+.
La surf thérapie a une approche différente.
Nous sommes d’ailleurs en discussion avec la Fondation Décathlon pour mettre sur pied un partenariat, avec des dotations de matériel.
Petit à petit, on va y arriver (sourire).
Qu’est-ce qui manque encore aujourd’hui en France pour que la surf-thérapie gagne en reconnaissance, auprès du monde médical et des acteurs de la santé ?
Clairement des données chiffrées, des études et des finances. Les professionnels de santé doivent aussi s’emparent de la surf thérapie pour de vrai et s’y impliquent. Nous devons aussi effectuer un travail auprès de nos collègues pour démystifier la surf thérapie.

Quelle évolution espérez-vous alors pour la surf-thérapie en France ?
Que les professionnels de santé s’en emparent et que de plus en plus de profs surf santé soient formés. La surf thérapie doit réellement devenir thérapeutique.
Quelque chose à ajouter ?
Nous recherchons des financements : mécènes, donateurs, partenaires…
Nous souhaitons ouvrir un accès équitable de la surf thérapie à tous.
Merci d’avance pour votre soutien !
Pour plus d’informations sur P’Sea et la surf thérapie : https://association-psea.fr/surf-therapie






