Interview : le retour de Carlos Leal
Figure star et incontournable des années 90, Carlos revient en pleine forme après quasiment vingt ans de pause.
C’est la mode du vintage, de la nostalgie des années 80, enfin pour ceux qui les ont connues. On voit revenir d’anciennes gloires qui ont fait les beaux jours du BMX avant les années 2000, comme Jimmy Petitet, qui a fait un retour fracassant, mais aussi celui qu’on vous présente aujourd’hui, pour ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître les années folles du freestyle : Carlos Leal, incontestablement une figure star et incontournable des années 90 dans le paysage français du BMX flatland. Plutôt discret, mais toujours sur les podiums avec un style personnel qui se démarquait des autres.
Dans sa banlieue sud en Essonne (91), Carlos a surtout créé un club consacré à la discipline du BMX au sol, le seul qui existe en région parisienne à ce jour. Un club capable de former des champions du monde, un club avec une vraie structure et un vrai cadre pour s’entraîner dans les meilleures conditions et, surtout, progresser. Les plus grands noms y sont passés, et notamment un certain Matthias Dandois (10 fois champion du monde pro de BMX flat) qui n’aurait peut-être pas eu cette carrière sans l’entraînement de Carlos. Alors, on lui a posé quelques questions pour en savoir un peu plus sur les motivations de ce grand retour gagnant.
C’est parti pour les présentations, qui es-tu ?
Qui suis-je ? Vaste question. Un type complètement lambda. De banlieue sud. Aucune définition très précise de moi-même. La cinquantaine révolue, responsable financier pour une association sportive, pas d’enfant. Une vie tout à fait classique, quoi.
Alors comment, quand et pourquoi le BMX ? Raconte-nous ta rencontre avec le BMX.
Tout s’est passé de façon très fortuite. Dans les années 86-87, tous mes copains avaient un BMX et sautaient dans les bacs à sable ou allaient faire des jumps dans les bois. Je squattais le vélo de ma mère, un vélo de ville, que je pliais rapidement pour vouloir imiter les copains. Et un jour à Noël, mes parents se sont un peu saignés et on a cotisé pour me payer un BMX de supermarché. Sans réellement savoir ce qu’il en était, j’ai fait comme tout le monde : je suis allé sauter dans les bois, jusqu’à ma rencontre avec un gars qui roulait dans un spot couvert à l’abandon, ici dans le 91. Il s’appelait Fabrice Doucet, et la première fois que je l’ai vu faire du BMX, j’ai été assez ébloui par les couleurs de son vélo, un Haro Master avec des couleurs très vives. Et sa combinaison aussi, très vive. Il ressemblait à un cosmonaute, car certains portaient un casque aussi, c’était assez particulier. Ce Fabrice m’a vu en train de le regarder et, un peu comme on fait tous, il est venu me parler et m’a demandé si ça m’intéressait et tout ça. J’avais un BMX, donc il m’a demandé d’essayer des figures et je lui ai fait confiance, j’ai essayé. Ensuite, je retournais le voir de temps en temps pour lui montrer mes progrès sur le vélo. Par la suite, une piste de bicross s’est créée ici avec un quarter et une small, et avec les racers, on s’est retrouvés ensemble sur ce spot. J’ai découvert la race et cet univers, comment sauter les bosses et aussi les banks. C’était la grande époque de Bicross Magazine aussi. On tentait de reproduire les figures qu’on voyait dans les magazines avec mon compère Xavier et on se tirait un peu la bourre entre nous.
On a rencontré aussi un autre noyau de riders qui venaient de Longjumeau avec Valery Boteteme, Philippe Perreira et toute l’équipe de Fratini. Et c’est là que Jean-Michel Illionnet a créé un club dans la ville juste à côté, à Villiers-sur-Orge (91), et c’est le fameux Fabrice Doucet qui donnait les cours. On s’est mis à apprendre plein de tricks qu’on pensait impossibles jusque-là. Avec Xavier, on s’est complètement consacrés à cette pratique à partir de ce moment-là. Le flat à fond et on a remporté plein de titres par la suite.
Un bon début, et ensuite les grosses compétitions sont arrivées ?
On est à la fin des années 90 et, en toute humilité, c’était mon point culminant. C’est là que j’ai atteint mon plus haut niveau. Et ça s’est concrétisé par une place sur le podium en 1999, lors des championnats du monde à Madrid, où j’ai terminé deuxième. Après ça, j’ai essayé de rester dans la course, mais ça devenait de plus en plus dur. Pas facile d’aligner le riding avec la vie personnelle, la vie professionnelle et tout le reste. J’ai poussé jusqu’à l’année 2005, et j’ai bien vu ensuite que ça devenait super dur d’aller chatouiller les top riders des années 2000. Tant que tu n’arrives pas à un certain niveau, tu penses que c’est atteignable. Et, à un moment donné, tu atteins un plafond de verre et tu te dis que, déjà, tu t’entraînes comme un fou et tu ne progresses pas aussi vite qu’eux. Donc, il faut garder les pieds sur terre et tu comprends que tu as un job, une vie et que tu ne pourras pas faire mieux. Les journées ne font que 24 heures, quoi.
Donc une baisse de motivation ?
Plutôt un burn-out. Un ras-le-bol. Ça devenait obsessionnel, je me désociabilisais même à trop vouloir m’entraîner. Ma vie, c’était métro-boulot-riding-dodo, et ça marche si ça paye et que tu progresses suffisamment pour être satisfait, mais là, j’étais sur un plateau au niveau de la progression. J’arrivais à bloc sur les contests et je donnais tout, mais ça ne suffisait pas pour gagner. Il y a eu une petite lassitude, une fatigue de tout ça.
T’as tout stoppé net ou c’était progressif ?
Naturellement, le fait de ne plus aller sur les compétitions m’a un peu sevré et j’ai ressenti moins de motivation. C’est la compétition qui me stimulait à vouloir toujours plus, en fin de compte. Puis j’ai été aspiré par d’autres perspectives de la vie. Ma dernière compète était le Circle Cow en 2005. Je suis passé d’une session par semaine, à une par trimestre, puis plus rien du tout.
Donc, là, tout était fini. Vingt ans plus tard, qu’est-ce qui t’a fait remonter sur le ring ?
Le Covid. Et cette époque des visios en FaceTime, où on se challengeait entre vieux de le vieille. J’ai alors ressorti mon vieux vélo, sous un centimètre de poussières. On a refait des balancing en vidéo pour tuer le temps. Avec le confinement, ça a commencé à durer et finalement, on s’est retrouvé à faire des vieux tricks sur les parkings. Et je suis retourné voir la mairie pour leur demander si je pouvais réouvrir une structure pour qu’on puisse s’entraîner au chaud dans un gymnase. À partir de là, je me suis mis à repratiquer le flat une fois par semaine et c’était reparti. J’ai récupéré quelques basiques et je me suis dit que c’était bien dommage d’avoir arrêté complètement finalement. J’ai pu incorporer des petites sessions dans mon emploi du temps, histoire de me faire encore un peu plaisir.
Aujourd’hui, ce club que tu as pu remonter, est le seul club de BMX Flat d’Île-de-France.
Oui, à ma grande surprise. Quand je suis revenu dans le BMX, j’ai été très surpris de voir que je l’avais retrouvé là où je l’avais quitté. C’est-à-dire sans aucune structure. Et encore, il y a vingt ans, il y avait le club de Servon et le célèbre spot de Saint-Honoré. À mon retour dans le milieu du flat, je constate que rien n’a été fait depuis. Tout le monde est devenu très égoïste et chacun pensait juste à sa petite personne. Et ça, c’est pas ma philosophie. Si je devais m’entraîner seul, autant te dire que je ferais autre chose. Ce qui me motive à continuer cette aventure aujourd’hui, c’est déjà, de continuer à progresser à se faire plaisir, mais aussi de voir cette émulation et ce partage entre les riders dans une bonne ambiance. On prend tous du plaisir à faire du flat dans ce lieu. La seule structure en Île-de-France.
Et pourquoi selon toi ?
On sait bien que ce sport n’attire pas les foules. Un sport qui plaît à regarder, mais les jeunes sont très durs à hameçonner en fait. C’est très ingrat comme sport. Et moi, qui pratique plusieurs disciplines, je me rends compte que le flat est très dur. Pas physiquement, mais plus par l’usure psychologique. La répétition des mouvements. Des milliers de répétitions qui fatiguent beaucoup. Et quand tu réussis à passer un trick, c’est un accomplissement de fou. Une gratification extraordinaire. Tu as réussi à surmonter toutes ces fois où ton esprit t’a dit de laisser tomber. Tu as continué quand il te disait « stop, arrête, pour quoi faire ? ».
Quel conseil donnerais-tu à un jeune qui débute pour le motiver justement ?
Je suis assez dur. Je jauge assez rapidement maintenant. J’ai mis le pied à l’étrier à tellement de monde, dont certains ont arrêté au bout d’un an. C’est très ingrat, car je donne de mon temps, je suis bénévole. Ça me fait plaisir de transmettre aussi, mais je m’aperçois que parfois, des gens ne sont pas faits pour cette discipline. Et aujourd’hui, quand les jeunes viennent ici, je fais le tri. Je regarde s’il est motivé et s’il peut encaisser tout ça. Car ça sert à rien s’il arrête au bout de six mois alors que j’aurais donné de mon temps. Les ronds ne rentrent pas toujours dans les carrés dans notre sport. Ce n'est pas de la Playstation.
Tu as fait ça avec Matthias Dandois ?
Quand Matthias est venu ici la première fois ici. Je lui ai demandé de s’asseoir et de regarder comment ça se passe. Il s’est assis et nous a regardé rider. Il a vu qu’on répétait sans cesse les mêmes mouvements. Une bonne ambiance, de la musique, mais on bosse. C’est un vrai travail. Donc si ça correspond à l’image que tu as de la discipline, ça va, mais si c’est trop dur, alors va faire du ping-pong ou autre chose. On n’est pas tous faits pour faire ce sport. Ceux qui pratiquent le flat, ont quelque chose en plus, ce n'est pas qu’ils aiment se faire mal, mais il y a cette torture psychologique, cette abnégation, cette résilience. Je ne critique pas, car tout le monde ne peut pas y arriver. Recommencer dix mille fois un geste pour y arriver ? Certains préfèrent taper dans une raquette et ils auront tout de suite du plaisir. C’est très dur.
Alors ton conseil ?
Le seul conseil que je voudrais donner, c’est de transmettre. Aidez les autres comme j’ai pu le faire, transmettez votre passion comme on me l’a transmis. Ça m’a toujours fait plaisir de transmettre le flat. Même si c’est une discipline individuelle, il faut la pratiquer à plusieurs. J’ai toujours eu à cœur de faire découvrir cette passion. Intégrer cette pratique autour de moi. Mon conseil est de partager, prenez du temps pour leur expliquer les choses et créez un groupe, comme je l’ai fait.
Des gens à remercier ?
La ville de St Geneviève-des-Bois déjà, pour nous donner un toit et du chauffage. Quand il fait froid ou qu’il pleut dehors, on se rend compte à quel point on a de la chance d’avoir ce revêtement propre et éclairé. Et je remercie toutes les personnes qui roulent avec moi, car sans vous, je ne serais jamais revenu dans le BMX. Aujourd’hui, je suis là uniquement, car les gens qui gravitent autour de moi me donnent la force de continuer. Me donnent la motivation de continuer à rouler surtout. Je m’investis encore aujourd’hui dans le BMX, mais c’est grâce aux autres que je suis là.
Plus d’infos sur le club de Cocheris sur ce lien : https://www.instagram.com/cocheris91flatschool/




