Les riders et leurs peurs, ep. 4 - Manon Audinet, la force tranquille
Blessée lors d'une collision sur le circuit SailGP, la navigatrice française Manon Audinet s'est confiée à Ride or Die sur son rapport à la peur. Une émotion qu'elle gère bien sur l'eau !
Navigatrice sur le circuit SailGP, manon Audinet a été aux premières loges d'un énorme crash impliquant le bateau français et le bateau néo-zélandais, le 14 février 2026. Blessée dans la collision, la Rochelaise a passé six jours en observation à l'hôpital d'Auckland. Le Kiwi Louis Sinclair avait d'ailleurs subi lors de l'accident une fracture des deux jambes. Dans le cadre de notre dossier "Les athlètes et leurs peurs", Manon Audinet s'est confiée à Ride or Die sur son rapport à la peur. Une émotion qu'elle arrive plutôt bien à gérer sur l'eau...
Manon, pourrais-tu te présenter en quelques phrases ?
Manon Audinet, 34 ans, je navigue avec l'équipe DS Automobiles Team France sur le circuit SailGP, depuis trois saisons maintenant. A bord je suis stratégiste, c'est à moi que revient la tache de gérer tout ce qui est décision tactique, stratégique, gestion des autres bateaux, potentielles collisions et règles de priorité.
Y a t-il des situations dans le cadre de ta pratique où tu ressens de la peur ? Comment cela se manifeste t-il ?
On navigue sur des F50, qui sont dotés de foils. On vole au-dessus de l'eau à des vitesses assez rapides, on a justement battu le record de vitesse il y a deux mois en Allemagne (107 km/h). Ca commence à faire pas mal ! Il faut savoir que tous les bateaux partent sur la même ligne de départ, on est donc trés proches. Les bateaux sont d'ailleurs toujours un peu poussés à la limite technique, la limite entre être rapide et éviter le crash. Tout cela amène plein de petites situations assez chaudes parfois.
Lors du deuxième évènement de la saison, nous avons eu un énorme crash à Auckland, avec un bateau qui perd le contrôle devant nous et que l'on ne peut pas pas éviter. On est en plein dans le sujet de la prise de risques sur ce circuit-là. De mon côté, je ne ressens pas spécialement de peur. Quand on navigue sur ces bateaux, on est conscients des risques, on sait que cela peut être chaud s'il y a du vent. On n'a pas le choix de nous faire confiance et de faire confiance à l'équipage. Je pars du principe que si je monte sur le bateau, c'est que j'ai confiance en mon équipe, et que ça va le faire.
Par contre, il y a toujours une appréhension, un stress avant les courses, notamment quand il y a un peu plus de vent. Je trouve cela positif, cela montre que je suis connectée à ce qu'il se passe, et cela me permet d'être trés concentrée. Le stress est plutôt un bon signe à mes yeux.
Tu avais d'ailleurs déclaré dans la presse, suite à la collision avec le bateau néo-zélandais, ne pas avoir eu le temps d'avoir peur...
Pendant les courses, il y a tellement de choses à gérer et d'adrénaline que l'on n'a effectivement pas trop le temps d'avoir peur. C'est sûr que j'ai eu peur deux secondes, quand j'ai vu que ça allait être la catastrophe... En fait tout va tellement vite en course que l'on ne voit pas arriver les situations deux à trois minutes avant. Il n'y a donc pas le temps de trop se faire de films. Je ne dis pas que j'ai fait la maline au moment où on a crashé, mais il n'y a pas trop le temps de réfléchir. J'avoue qu'une fois que la course est lancée, je n'ai plus peur.
La peur est-elle apparue rétrospectivement, après l’accident ?
Par rapport à l'accident en lui-même, je me suis dit un paquet de fois que j'avais eu beaucoup de chance. Ce sentiment est passé assez vite, je ne suis pas restée trop longtemps bloquée là-dessus. On a ensuite tous eu un rendez-vous avec un ou une psychologue, pour parler de ce qui c'était passé et voir s'il y avait potentiellement des choses à travailler. Ma famille a par contre eu hyper peur, ils m'ont posé pas mal de questions. Dans ces moments-là, on pense plutôt aux autres qu'à nous. C'est toujours dur de savoir qu'il y a des gens qui stressent pour nous. J'ai pris ensuite le temps de me réparer physiquement et de me réimaginer sur le bateau. J'avais envie de retourner naviguer, c'était plutôt bon signe.
Une fois de retour sur le bateau, ça s'est super bien passé, et il n'y avait pas beaucoup de vent sur l'évènement... C'était plus lent, plus tranquille, les choses se sont faites crescendo.
Quand il y a du vent, j'ai tellement confiance en mon équipe, ceux qui gèrent la technique et le contrôle du bateau font rarement des erreurs. J'ai donc plutôt l'esprit tranquille.
Qu'avais-tu justement mis en place pour éviter d'avoir des peurs ou des appréhensions, à ton retour sur l'eau ?
Il y a eu donc cet appel avec un psychologue, et j'ai visionné beaucoup de vidéos d'entraînements ou de courses que je manquais. J'ai essayé de rester connectée à ce que faisait l'équipe, pour ne pas perdre trop la main. C'est vrai que je n'avais pas envie de repenser absolument à l'accident, en me demandant "est-ce que cela me fait quelque chose ou pas". J'ai naturellement accepté ça de manière assez rapide, je n'ai donc pas voulu me créer une peur que je n'avais pas.
Te fais-tu suivre par un préparateur mental ?
Non, pas encore. J'avais expérimenté la préparation mentale lors de mon "ancienne carrière", quand je faisais de l'olympisme. C'est dans les travaux à réaliser, mais nous n'avons pas encore commencé.
À bord, la confiance de tes équipiers et dans tes équipiers peut-elle apaiser la peur et les appréhensions liées à la pratique ?
Oui absolument, c'est primordial ! Je sais qu'il y a plein de jeunes équipes qui débutent, et quand il y a du vent ça doit être un peu flippant de sortir le bateau... J'ai 100% confiance en l'équipe et c'est super agréable, je ne me pose pas de questions. Je reste assez focus sur mon travail, car je sais que les autres font aussi bien le leur. C'est assez chouette !
Y a-t-il eu un geste ou une parole de tes équipiers qui t'as aidée lors de ton retour ?
Pas spécialement une parole, mais juste de sentir qu'ils étaient contents de me retrouver et de me voir remonter sur le bateau après le drame, qu'ils avaient confiance en moi. C'était un moment trés agréable.
Qu'est ce que la peur t'apprend sur les limites, et sur les limites qu’il est justement possible de repousser ?
Bonne question ! Je trouve que la peur, l'appréhension, le stress sont des alertes inconscientes de notre corps, qui nous donnent nos limites. C'est important de les prendre en compte, plutôt que de vouloir passer outre et se dire : "je suis plus fort que ça." On reste des humains, il faut juste que l'on pousse nos machines au maximum. La peur et l'appréhension sont de superbes capteurs pour savoir où sont nos limites, si on peut les pousser un peu plus ou non et s'adapter à ça. Le corps est bien fait, si on ressent de la peur il faut s'en servir !
Est-ce que cet accident t'a appris des choses sur toi-même ?
Je savais que j'étais plutôt OK pour gérer les situations de crise. Quand on navigue sur des bateaux un peu extrêmes, il faut sortir de sa zone de confort. Ce que l'on réalise aussi, c'est que l'on est pas tout seul sur le bateau, il faut penser à l'équipe, à la famille, aux amis...
On prend les risques pour nous, mais il faut aussi penser à ceux qui attendent à la maison.
J'ai un petit garçon de 3 ans, qui était là lors du crash, et je n'en avais clairement plus grand-chose à faire du bateau à ce moment-là. Je voulais rester en bon état surtout pour lui. Cela remet les choses en perspective, cela fait beaucoup relativiser et cela permet de se demander pourquoi on fait les choses. C'est toujours intéressant, surtout quand ça se finit bien !
Comment est ton rapport au risque actuellement ? A t-il évolué ces dernières années ?
Non, je me rends compte que j'aime naviguer sur des bateaux extrêmes, où l'on s'engage. Avec l'expérience que j'ai acquise sur ces supports volants et rapides, je sais où sont mes limites, jusqu'où je peux aller et où je n'ai pas envie d'aller... Je suis plutôt à l'aise sur ce genre de bateaux, j'ai un profil qui correspond à peu près à ce niveau de prise de risques. Tant que je continue à m'amuser, je me dis que c'est OK. Le jour où j'aurai peur, j'irai faire autre chose (sourire).
Quelque chose à ajouter sur cette thématique du rapport à la peur ?
Je dirais qu'il n'y a pas de niveau de peur ou de prise de risques à atteindre absolument. Chacun a ses limites et se fait plaisir en sortant de sa zone de confort, qui peut être différente pour chacun. Dépasser ses limites n'est pas forcément obligatoire quand on fait du sport. Il y a des personnes qui adorent se surpasser, d'autres un peu moins. Il ne faut pas forcément vouloir copier ceux qui font des trucs un peu fous. On peut essayer de repousser ses limites, jusqu'au moment où l'on commence à se faire peur. C'est important de toujours prendre du plaisir dans ce qu'on fait, c'est la base. Il faut définir à quel point on a besoin de prendre des risques pour s'amuser.
L'avis d'Oscar Mandin, skieur freeride
"Tant que la peur est là, c’est que je suis sain d’esprit. Le jour où quelqu’un est en haut d’une face de freeride et qu’il n’a pas peur, c’est qu’il est fou. La peur nous « drive », elle nous permet de prendre les bonnes décisions et de faire attention à tout. Je pense que c’est trés important d’avoir peur quand on fait du freeride. Si on n’a pas peur, on fait n’importe quoi et c’est là où les accidents peuvent survenir. On voit la peur négativement, mais c’est important aussi de voir le côté positif. La peur va nous permettre de tout bien contrôler et de prendre le maximum d’informations, pour éviter les accidents et les erreurs."
Photos : SailGP





